La Charcuterie de la République à Obu Festival 

Il manque, indiscutablement, une certaine touche professionnelle à Obu Festival, le Carrefour des performances d’Afrique. Ce festival initié au cœur des collines de Dassa-Zoumé, au centre du Bénin, a revêtu toutefois un nouvel aspect, une identité nouvelle. Cet aspect, s’il est pris au sérieux, traité avec dignité et discipline, risque de donner une bonne leçon de « savoir se taire » aux fanfarons qui prédisent la fin des festivals en Afrique.

En effet, pour sa troisième édition, Collin’art, s’est auto flagellé et régénéré avec un nom plus spécifique, plus original dans la conception et chargé d’une identité plus claire, d’un projet. Obu, dans la langue idaaca, variante du Yoruba, signifie « un », « seul », « unique ». Ainsi, premier festival de création, tous arts confondus, en Afrique, Obu Festival se veut un carrefour de performances artistiques solitaires.

L’idée est d’inviter des artistes et non des œuvres à séjourner dans la région des collines pour un délai de leur convenance et achever un projet en cour de réalisation. L’artiste est invité seul, normalement. Si son projet nécessite d’autres ressources humaines, il les cherche sur place et travaille avec. Le festival représente un espace et un temps où le résultat de cette démarche est mis en exergue, sous la forme d’une performance. A court terme, des tourneurs et autres chargés de programmes séjourneront pour approvisionner leur panier. Certaines performances déboucheraient sur des créations d’envergure, d’autres resteraient à l’étape de performance et agrémenteraient, de toute façon, la population locale de recréations savantes, ludiques ou populaires.

Une telle ambition nécessite des forces, des ressources matérielles et logistiques et une adhésion massive des opérateurs locaux. Il semble que depuis quelques années, la ville de Dassa-Zoumé, déjà réputée au plan mondial pour son pèlerinage marial, a pris, de manière consciente ou inconsciente, des dispositions pour cela. Elle dispose de la première radio communautaire du pays, avec des programmes adéquats, d’une résidence d’artistes abandonnée depuis deux ans mais en cours de restauration, d’une dizaine d’hôtels, de maisons d’hôtes, de réseaux électrique et téléphoniques performants, d’une basilique et d’autres infrastructures.

Mais surtout, Dassa reste une ville rurale qui a conservé son sens de la sauvegarde de l’écosystème, avec ses quatre-vingt-dix mille habitants, géographiquement dispersée, hospitalière, sauvage. Les opérateurs touristiques de la ville démontrent, depuis la dernière édition du festival, leur attachement à cette réputation, à cet environnement. Ainsi, emboîtant le pas à Arigbo Hôtel et à l’auberge de Dassa Zoumé qui, l’édition dernière, ont mis gracieusement des chambres à disposition du festival, tous les lieux d’hébergement de la ville, ont contribué à accueillir cette année, des festivaliers venus du Togo et du Bénin. Certains individus, y compris le maire, ont également soutenu par des apports divers le séjour des festivaliers. Les festivaliers eux-mêmes ont participé de manière active aux frais, certains prenant en charge leur propre déplacement ou travaillant sans rémunération. Ce type d’engagement est rares de nos jours et mérite d’être souligné.

Il reste, dans ces conditions, à assurer un programme sans tache durant les trois jours (27, 28 et 29 octobre) de cette édition et pour les éditions prochaines. Une causerie animée par Ludovic Fadaïro, de la danse (egungun, sakpata, chasseurs), un concert de musique animé par le Nigérian Shegun avec l’orchestre local, du théâtre (Le Vieux Nègre et la médaille, Akoba, Autour du Feu, les Intrépides, le Fleuve du sang innocent, Zan’rinas et les cocos, la Charcuterie de la République.)

S’inscrivant dans l’esprit de performance d’Obu festival, le concert de musique est le fruit d’une collaboration qui date de la dernière édition. Un artiste nigérian travaillant généralement à Cotonou s’est libéré de ses obligations pour entraîner un orchestre local de Dassa. Le tout a donné une performance l’année dernière, à laquelle les deux partenaires ont apporté une touche nouvelle cette année.

Dans le théâtre, des monologues ont été privilégiés. Pas moins de trois dont, en avant-première, la dernière création des Kamiscènes : La Charcuterie de la République. Coproduite par Le Centre culturel français de Lomé et le Centre culturel Dényigba de la même ville, cette pièce est écrite et interprétée par Frédérico Gy.

Le spectacle est donné sur le terrain vague entre la route internationale Cotonou Niamey et le Centre de Loisirs de Dassa, ce vendredi 28. Plus de cent spectateurs dont un fou sont assis, relaxes, écoutant les histoires de Frédéric, répondant quand il le faut, riant, applaudissant. L’acteur, seul, devant son présentoir, un seul projecteur braqué sur lui, fait le va et vient entre la presse et le public en agrémentant de ses aventures en tant que vendeurs. Les situations sont cocasses et correspondent à autant de rubriques. Tous les domaines de la vie et de l’activité citoyenne sont pris en compte. Et tout est tourné en dérision.

Exploitant judicieusement un décor réduit à son seul aspect significatif, l’acteur arrive à rendre directes et amusantes des paroles d’une extraordinaire gravité. Politique, économie, mœurs, diplomatie, tout y est. L’histoire est celle d’un vendeur de journaux dont les affaires ne sont pas particulièrement brillantes. En tout cas, pas le soir de ce spectacle où aucun spectateur n’a daigné lui acheter un seul de ses journaux. A défaut de vendre, il lit et commente : « Épidémie de String », « Limiter le mandat oppositionnel », « les femmes manifestent ». De temps en temps, le vendeur est pris personnellement pour responsable d’un article politiquement incorrect et subit la loi. Mais il revient à charge en changeant de stratégie. Jusqu’à la fin de l’histoire restée ouverte quand, au bout de soixante-dix minutes l’acteur décide de quitter le spectacle pour rejoindre une vie sans doute aussi cocasse pour inspirer un texte d’un humour aussi noir.

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