« VIBRATIONS » autour d’une EXPOSITION

Tout être porte en lui une part de mystère, et toute création artistique en est le reflet.

Approcher l’œuvre de Syl Pâris Kouton, c’est donc frôler le mystère de ce jeune porto- novien dont la signature se reconnaît entre mille, surtout à partir de l’année 2002.

Ils sont peu nombreux, les artistes contemporains béninois dont on peut identifier les œuvres d’un seul regard sans se tromper.

Une poignée.

Des grands noms : Cyprien Tokoudagba, Romuald Hazoumé, Georges Adeagbo, Simonet Biokou. Syl Pâris Kouton, et quelques uns de ses jeunes collègues ont rejoint ce peloton, même si contrairement à leurs prédécesseurs, ils n’ont pas encore atteint cette notoriété qui impose un nom sur les catalogues des expositions internationales consacrées à l’Afrique.

N’empêche, 190 des 270 toiles de SPK ont déjà été acquises, et la plus grande partie d’entre elles sont désormais hors des frontières du Bénin.

L’homme est attachant.

On peut être un créateur génial, mais de caractère rude. Chez SPK rien de tel, mais l’adéquation entre une personnalité calme et sensible et une expression picturale aux lignes et aux couleurs fortes, ouverte sans violence ni animosité à la vie.

Suivre l’élaboration de son style jusqu’à son aboutissement actuel, c’est, sans violer le parcours intime de SPK, suivre un itinéraire personnel et des choix de vie assumés.

Des rivages d’une enfance porto-novienne aux « vibrations » de l’expo 2005

 SPK est Porto-Novien. Naître quelque part est le fruit du hasard. Mais on peut se détacher de son lieu de naissance et choisir une autre terre d’élection.

Le choix de SPK est autre. Même si, comme lui conseillent ses amis, vendrait-il plus de toiles en s’installant à Cotonou, l’attachement à la terre natale prime sur le rêve d’un avenir matériel plus confortable.

Fidélité à l’enclos familial où le père, usé, semble veiller en silence sur les œuvres du fils, dans l'atelier ouvert sur le ciel.

Fidélité à la ville rouge, tellement chargée de couleurs, tellement surchargée d’histoire. Nulle part ailleurs au Bénin une telle saturation des ocres, un tel dialogue entre la terre et l’eau, la terre et le ciel. Porto Novo retient ses artistes. Probable histoire d’amour entre l’homme et la ville où s’emmêlent toutes les sensualités, celles des odeurs, celles des couleurs, celles des passions.

De Porto Novo, le souvenir vif d’une scolarité qui conduit jusqu’aux portes du baccalauréat, raté de peu, et, au-delà des premiers instants de la déception, le choix assumé d’une vie tournée vers l‘art.

Comme un éclair bleu dans l’ocre des toiles

SPK a commencé par le dessin. La peinture viendra après, comme par hasard. D’abord la forme, le trait, plus tardivement, les couleurs qu’il expérimentera, en apprenti sorcier et qui l’ensorcelleront au point que toute la sensibilité maintenant se réfugie dans le jeu permanent de leurs vibrations singulières.

Les ocres demeurent fortement présentes dans le parcours de SPK. Quel artiste africain n’utilise pas toutes les nuances des ocres de la terre d’ici ? S’y rajoute, tranchant comme la ligne océane de la côte sur la terre surchauffée du golfe de Guinée, le mystère du bleu. La couleur fut un jour choisie pour célébrer la robe d’une femme. (C’était alors pour lui la découverte d’une teinte acrylique).

Choc de l’effet produit.

C’était en 2000. Depuis le bleu fut désormais travaillé, « pétri » sans fin, jusqu’à envahir les toiles, et fasciner les acheteurs ; ceux de loin, surtout.

Alchimie mystérieuse: travaillé, encore et encore jusqu’à rendre les yeux douloureux, ses reflets, car il s’agit bien de reflets, n’offrent jamais les mêmes éclats et ne se laissent pas surprendre ni prendre par l’appareil photo. Impossible d’exporter l’intensité de ces bleus sans la trahir rudement. Et s’il est un conseil à donner à d’éventuels acheteurs sur catalogue, réel ou virtuel, c’est de ne pas se fier au rendu des bleus « koutoniens » toujours trahis vilainement par la photographie.

Seul celui qui se tient devant une toile peut en ressentir les vibrations.

Les psychologues des couleurs ont certes émis des théories sur le sens des couleurs et leurs vibrations, faisant du bleu une couleur froide et apaisante. C’est méconnaître les recherches historiques sérieuses montrant les variations de la perception sociale en matière de couleur et l’évolution de leur utilisation par les sociétés et leur environnement culturel. Pour SPK, le bleu intense n’est pas synonyme d’un apaisement de la mémoire ou de l’esprit mais plutôt de l’intense énergie de la vie.

« Le bleu n’a pas de dimension, il est hors dimension » (Y. Klein)

SPK n’avait jamais entendu parler de Klein, ni de son IKB (Internatioanl Klein Blue, brevet déposé en 1960 par Klein d’une formule de bleu ultramarin) jusqu’au moment où j’évoquai ce nom devant lui.

Mais bien qu’éloigné du parcours de Klein par le temps et par l’espace il a fait, lui aussi l’expérience de ces nuances fortes de bleu. A près d’1/2 siècle, à près de 6000 Kms, distances dans le  temps et dans l’espace accrue encore par cette absence d’initiation à l’histoire de l’art propre à de nombreux artistes autodidactes africains, les deux « K », Klein et Kouton partagent pourtant quelques postures face à la vie.

La pratique intensive du judo d’abord. Moins par amour du sport que par communion avec la pratique de l’art (c’est la transcription même du mot judo, dans son étymologie japonaise) La recherche, ésotérique chez Klein, philosophique chez SPK des forces qui engendrent l’harmonie ou les disharmonies de l’univers, ensuite. Enfin, même quête inlassable de spiritualité chez l’un et chez l’autre qui aboutit pour l’un comme pour l’autre, à une « période bleue ».

Klein a puisé la force du bleu auprès de Gioto lors d’un voyage à Assise, SPK ne connaît pas plus Giotto que Klein. Mais tous deux, dans leur quête du sacré, ont élu le bleu comme liturgie de la couleur pour la célébration du mystère de la vie.

« Les racines, ô, les racines…. » (In Thierry Cazals, le rire des lucioles, 1997)

On parle goun, on pense en goun dans la maison Kouton, où la culture prégnante est celle de la tradition. Certes, les parents sont officiellement catholiques, mais sans excès, laissant à leurs enfants la liberté de choisir leur pratique religieuse. Mais la sagesse de la terre et ses cultes vaudoun ne sont jamais loin. Quiconque séjourne en Afrique est marqué par la beauté de ces cultes dans leurs couleurs et leurs rythmes. La présence de cette tradition si elle ne s’affiche pas ostensiblement sur les toiles de SPK, est cependant bien là, perceptible à tous les connaisseurs, à tous les amoureux de la culture sud béninoise.

Présence des ancêtres, convocation du Fâ. L’œil non apprivoisé de l’occidental, ou de l’asiatique peut passer à côté du message, les Africains, eux savent le décoder subtilement.

Qu’importe d’ailleurs. L’œuvre offerte à tous n’appartient plus au seul créateur. Le regard du spectateur, de l’amateur, de l’amoureux de la toile fait sens pour lui. Il y voit d’abord ce qu’il ressent .

Cheminement d’un parcours, quête de l’essentiel

Dans le cheminement de SPK se perçoit une rupture entre la période des origines et maintenant. La rupture n’est certes pas brutale, traumatique, elle s’installe en quelques toiles.

Dans les débuts, ceux de 1997, les toiles sont réalistes, aux messages clairement exprimés, clairement annoncés, par des titres sans équivoque : «  les amoureux, la déception ; la dictature, l’enfant confié ; voyage autour de la conscience humaine etc. » Toiles bien emplies, à la limite de la surcharge, toiles colorées de toutes les nuances de la palette.

Puis, comme si un souffle épurateur s’était levé au cœur de SPK, les formes se sont simplifiées pour tendre vers une abstraction presque achevée, la palette s’est rétractée, se limitant à deux ou trois couleurs seulement, mais dont la force sature le regard jusqu’à la jouissance. Les titres ont renoncé aux sentences de toutes sortes, se ramassant sur quelques mots plus poétiques : « soleil bleu ; soleil blanc … »

Cette nouvelle expression correspond à un tournant personnel. La création peut-elle être autre chose que langage de l’esprit et du corps ?

C’est que l’itinéraire personnel de SPK l’a conduit à se rapprocher de philosophies plus orientales. Il évoque alors le « zen » et sa sagesse, mais encore une fois, sans rien perdre de ses racines profondes. Certes le zen impose un respect de la vie qui touche à la nourriture dans une abstinence sélective : c’est là un choix personnel, non imposé et qui n’empêche pas de célébrer la vie. La rencontre de SPK avec cette philosophie correspond sans doute à une personnalité où l’humilité, affirmée comme qualité, permet de communier à l’essence de la vie, et où le combat permanent pour être s’abstient de toute violence, physique comme verbale, pour n’user que de la force de la création.

Superpositions multiples donc: celle de l’antique sagesse africaine, débarrassée de son cortège de sacrifices sanglants, celle de l’amour énoncé par le message évangélique toujours présent au cœur, celle de la philosophie orientale bouddhique où le souffle donne énergie, où le silence calme les passions mauvaises, où le corps libéré des excès peut exprimer les mouvements d’une création apaisée.

Le silence secret de l’homme

Par dérision, impertinence, ou amitié, SPK a pu être comparé à un ascète, « à un moine cistercien du Moyen âge » (J C.Barbier, critique d’art et sociologue, au sujet d’une exposition de SPK, réalisée en 2004)

Prendre cette remarque au premier degré serait mal connaître la voie de l’ascétisme tel que le pratique depuis des millénaires les moines chrétiens ou bouddhistes. Qui connaît le Dalai Lama, ou quelques pères abbés de monastères est frappé de la joie permanente qui les habite.

Dans les œuvres de SPK éclate cette joie. Il y tient d’ailleurs, par souci de procurer aux acheteurs éventuels d’une de ses toiles des moments de bonheur et de douceur.

S’est donc échappée de lui, du moins pour le moment, la volonté de faire de son art un vecteur de protestation sociale, un cri dénonciateur, rageur ou vengeur. SPK est un esthète qui désormais semble apaiser son âme par la recherche d’une harmonie capable d’atteindre et de traduire le silence secret de son être.

Un accès difficile sur le marché africain de l’art.

Comme tant d’autres artistes, SPK se défend de travailler pour les acheteurs, au nom de la seule quête du sens et de sa liberté. Mais, comme le disait avec réalisme et honnêteté L.Jouvet « ma seule préoccupation est d’abord de remplir ma salle », le plasticien légitimement ne doit-il pas  aussi se préoccuper de sa vie matérielle ?

Dans le catalogue de ses œuvres et surtout dans leur destination finale, force est de constater pourtant, et non sans un pincement de cœur, que l’approche désormais plus épurée de sa peinture est davantage délaissée par les acheteurs africains, plus nombreux dans la période première d’une figuration explicite. Désormais, les œuvres sont majoritairement acquises par des Européens ou des Américains. Mais que les éventuels détracteurs n’en tirent pas de jugement trop hâtif. C’est le lot, hélas encore trop fréquent, de nombreux artistes africains, comme des écrivains aussi. On peut mettre en avant le marché de l’art face aux conditions de vie modestes des populations. Il ne faut pas cependant se limiter au seul champ économique. Nombreux sont ceux dont les ressources permettent l’acquisition de biens de consommation en abondance. Il conviendrait alors d’évoquer une absence probable d’éducation artistique, et/ou une tradition culturelle qui ne donne pas à l’œuvre plastique un statut privilégié. Peut-être aussi que les pouvoirs publics ne se font guère encore les porte-parole de la jeune création contemporaine. La musique, le chant la danse, sont certainement des expressions davantage accessibles et privilégiées. Parfois, ce sont des reproductions d’œuvres de l’art européen des siècles passés qui prennent place dans les demeures. « Nul n’est certes prophète en son pays » et le chemin reste encore difficile pour l’artiste africain de conquérir un public capable d’entrer dans sa complicité. Mais que les acheteurs potentiels béninois prennent le temps d’apprivoiser cette expression contemporaine : ils comprendront que, loin de toute nostalgie figée, elle demeure cependant rempart de la mémoire des traditions, et louange à la culture de la terre d’Afrique.

« Kob nan min do ate », arrêt sur toile

La toile que j’ai sous les yeux parle au cœur et à l’esprit. Point n’est besoin de connaître SPK et sa vie, de l’enfance à l’âge de la maturité et ses choix.

La force du bleu occupe la majorité de l’espace, éclate sur le mur blanc, capte, piège le regard, submergé par l’intensité inouïe de la couleur.

Dans l’espace ramassé d’un cercle - forme chère à SPK pour la perfection sans fin de sa ligne et l’évocation poétique de la terre, de la lune ou de l’étoile- 3 silhouettes, féminines, épurées. Elles traduisent par leur dessin même, la rencontre que SPK fit avec le maître nigérian Tayo Adenaike et son inspiration igbo. Preuve que sans trahir, l’artiste garde dans son substrat mental les lignes-force de l’âme africaine.

Dansent-elles ces silhouettes ? Marchent elles simplement comme le font inlassablement les femmes d’Afrique ? Elles évoquent en tout cas le rythme de la danse et exhibe les signes de leur chevelure apprêtée. Collé à même la toile, au plus près de la danse des femmes, un peigne africain, en bois. Pas de recherche spécifique : c’est le peigne de chaque jour, acquis auprès de n’importe quelle peigneuse, de Dakar à Mogadiscio. La beauté de l’objet, usuel, engendre sur cette toile comme une jubilation esthétique communicative. Signe encore que la tradition vivante qui anime toute femme africaine, depuis sa plus tendre enfance, de soigner sa chevelure, d’en faire une messagère de sa beauté et de l’état de son âme, est convoquée par l’artiste. Peigne unique commun aux 3, comme rappel discret de la légendaire tradition africaine du partage

Reste la signature, tellement particulière de SPK qui étire vers le bas les jambages de ses lettres jusqu’au vertige de l’abîme. Coquetterie d’artiste ? Trahison d’une personnalité qui sous les dehors d’une humilité non feinte affirme cependant la force de son caractère par la seule écriture de son nom ? Ou subtil raffinement pour équilibrer la toile et en parfaire l’harmonie?

Sur cette toile, (prise parmi d’autres), 2 couleurs seulement : l’orgie de bleu et le blanc d’un astre porté à l’incandescence, et le peigne, l’objet banal choisi pour dire la beauté des femmes d’ici.

Qui ose encore fustiger les artistes béninois, les accuser d’abandonner leur culture pour faire plaisir aux « Blancs », (cf. une émission culturelle radiophonique du mardi 22/11, vers 18H entendue sur une radio locale) quand ils concentrent, en si peu de signes, la geste quotidienne de l’Afrique, et, sans la trahir, l’ennoblissent.

Masques baatas

A coté de l’œuvre picturale, SPK expose une autre vision de son monde à travers une collection de masques récemment réalisée.

Certes on connaît depuis longtemps les masques de son concitoyen R. Hazoumé. Ils ont traversé les mers, se sont embarqués pour les rivages de l’Europe et des Amériques, criant les perversités que les hommes ont imprimé à l’histoire et les malheurs qu’ils continuent à vivre et à produire au quotidien.

SPK a opté pour un autre objet-support, la chaussure. « baatas  »

Peut-on lui faire reproche de s’infiltrer dans le créneau déjà exploité des masques, quand le masque est par excellence l’objet rituel de l’humanité africaine depuis ses origines ? Ailleurs aussi, car la tradition originelle du masque a essaimé. Toutes les cultures « premières » utilisent le masque à des fins religieuses, et si l’occident « gréco-judéo-chrétien » l’a abandonné dans ses cultes, il le conserve dans les moments festifs où la « mascarade » se veut amusement et dénonciation de certaines attitudes.

Si le bidon trafiqué d’essence frelatée est le support de l’expression esthétique ou contestataire de Romuald Hazoumé, la chaussure, objet tout aussi banal est choisie par SPK pour silhouetter quelques figures du quotidien, féminines essentiellement : «lady night », « la purificatrice », la « brésilienne », « mia caro Paola », la « religieuse »« frère adjina »

Se reconnaîtra t-on dans les chaussures re-modelées de SPK ? Là pourtant se recompose une humanité dans tous les âges de la vie, comme dans certaines ses attitudes.

Décembre 2005-janvier 2006

Une exposition n’est qu’un temps bref dans un parcours professionnel, un prétexte au dialogue entre un créateur et un public, prétexte à un arrêt sur toiles et sculptures.

Tout évolue, chaque jour. En 10 ans, le style de SPK a déjà épousé la danse de l’histoire. Aujourd’hui il nous invite à apprivoiser un style épuré, parfois provocateur par ses couleurs, nous fait ouvrir les yeux sur des chaussures élevées pour une fois jusqu’à hauteur de regard.

Probablement demain sera autre. Quelle que soit l’évolution du trait, de la couleur, du message des idées, quel que soit son destin, qu’il demeure un chercheur inlassable de son art, et conserve l’élan de l’humilité, seul signe qui permet de reconnaît les « grands »jusque parmi les plus petits de la terre.

En l’instant, que le public puisse cueillir ces éclats de bleu ou d’ocre, ces signes d’enfance, jamais effacée, toujours convoquée au travers de ces silhouettes poétiques qui courent après les soleils, ou dans la danse des « baatas », sous la signature authentiquement africaine de Syl Paris Kouton, le Porto-Novien.

Marie-Claire Gachet

Inspectrice-d’Académie, Inspectrice pédagogique régionale

A SPK, homme des couleurs, qui sut me dire un jour qu’il ne voyait plus la couleur de ma peau,

Cotonou, ce 3/12/05

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