Deuxième
journée
Elie
En
conversation normale, sérieuse
Je
viens de quelque part, en France. Quelque part parce que chez nous, depuis
longtemps déjà, il y a ceux qui existent et revendiquent une identité : les
Bordelais, les Lyonnais, les Marseillais, les Parisiens même ; et puis, il y a
les autres. Les gens comme vous et moi. Réduits à n’avoir que des
porte-parole et des défenseurs. On nous appelle des banlieusards. Nous sommes
des restes du monde. Nous n’avons le droit de rien revendiquer. Il y a des
cerveaux consacrés à cette mission. Pour nous. Ils s’apitoient sur notre
sort. Pour nous. Ainsi, nous n’avons pas besoin de la liberté de
nous apitoyer nous-mêmes. Disons que globalement, notre histoire est
relativement récente et ne comporte que deux périodes : avant la fracture
sociale et après la fracture sociale. Mais, franchement, pour nous, cela
revient à
considérer la corde autour du cou du mouton ou le cou du mouton dans la corde.
Il y a toujours le mouton, son cou et
la corde autour. (Soupir).
Ces derniers temps, j’ai décidé de
compter dans la vie. Pour moi-même et pour quelques autres, fussent-ils
d’autres restes du monde. Et je suis parti sur d’autres territoires. Je me
suis perdu des fois. Mais maintenant, je reviens morceau par morceau.
Motolari
Après
avoir fini ses provocations, assis à même le sol, le dos tourné à Elie, tout
près de l’endroit où se trouve ce dernier, ricanant toujours.
Depuis
que j’ai acquis mon statut de fou, j’ai la permission de penser, la liberté
de réfléchir. Je les ai bien eu sur ce coup. C’est un luxe sans grande
importance, mais quand on ne l’a pas, cela vous manque jusqu’aux
entournures. Or, notre histoire ici est une fatalité de ridicule. Trois étapes
en tout et pour tout : avant la révolution, avant le renouveau démocratique
et avant le chaos. Mais il est interdit de
Elie
C’est
toujours la même émotion qui m’amine. Parce qu’il faut reconnaître que le
monde est beau. Qu’il fait chanter des symphonies. Qu’il fait découvrir des
diversités. Et rêver. Autrement, qu’est-ce qui peut vous amener loin de vos
repères, si ce n’est une histoire d’amour ?
Motolari
Se
levant brusquement, au public, fort sérieusement
Avant
la révolution, disons que tout le monde pensait, chacun, mais tous à la fois
et tous à haute voix. Si bien que personne ne pouvait savoir ce que l’autre
pensait. Alors, on disait de nous que nous ne pensions pas. On disait que nous
étions l’enfant malade de l’Afrique. Et d’autres comprenaient: quartier
latin de l’Afrique. Avant le renouveau démocratique, les gouvernants avaient
décrété que la voie était
tracée, la pensée accomplie. Alors pour penser, il fallait quitter le pays. Et
si vous restiez tout en pensant, on vous traitait de réactionnaire, ce qui est
une honte et qui engendre votre isolement social absolu. Actuellement, on pense également
que tout a été pensé déjà, mais pas comme les révolutionnaires l’avaient
perçu. Actuellement donc, seuls les fous et les anti-démocrates ont
l’autorisation de penser. Or un anti-démocrate a quelque chance de faire la
prison, car c’est le règne du droit, n’est-ce pas ? Alors, j’ai choisi
d’être fou. C’est plus simple. Cela n’a absolument aucune espèce
d’importance mais simplement, j’ai choisi cela.
Elie
Soupirant
En
ces temps là, lorsque quelqu’un me disait : « je t’aime », ma première réaction
était de le tuer. Tuer l’amour. Maintenant, je ne tue plus. Tout le monde a
le droit de vieillir. Il m’a fallu le suivre, jusqu’à Paris, le centre du
monde, avant de le perdre quelque part, au Salon international du tourisme, à
Paris. Au Centre du monde.
Rêveur
J’ai
découvert, dans ce salon, à Paris, une chose insoupçonnable. C’était écrit,
dans un des stands de ce salon, quelque chose d’absolument incroyable. Rien
que cette pancarte, dans ce stand qui n’était animé que par le vent et
devant laquelle personne ne s’arrêtait. Sauf moi. Rien que cette pancarte sur
laquelle, c’était écrit : « découvrez le Bénin ! » Je vous promets que
c’était écrit ainsi : « découvrez le Bénin ». « Découvrez le Bénin !
» Vous vous imaginez ? «
Découvrez le Bénin ! » « Découvrez le Bénin ! » C’est bien malin. Un
bon fracturé social ne cherche pas à comprendre le pourquoi des choses.
D’autres personnes sont déléguées à cette
tâche pour lui. Un bon fracturé social ne connaît que la consigne : «Découvrez
le Bénin ».
Motolari
Chuchotant
J’ai
réfléchi aux institutions et à comment elles se déploient. Je les ai trouvées
ringardes au regard de l’évolution mentale actuelle. Nos Etats sont de grands
hôpitaux psychiatriques, institutions ringardes s’il y en a. Et soyez
tranquilles ! Les institutions s’entendent ! C’est un syndicat
du mal ! En sorte qu’aujourd’hui, pour réfléchir, ici
Elie
Au
tout début, la chose n’a pas été facile, facile. D’abord, le temps que je
regardais cette pancarte, mais sérieusement, elle était partie avec un autre,
sans laisser d’adresse. J’avais juste vu disparaître derrière une marrée
humaine, le derrière de sa jupe et les mains soutenant son épaule.
J’avais compris beaucoup plus tard que l’amour qu’on dit nous dévouer est
purement autonome par rapport à
nous. Purement intéressé pour celui qui aime. La trahison est d’autant plus
efficace, plus dure à vivre que vous aimez la personne qui vous trahit, que
vous vous vouez à la protéger. Si une personne te dit que tu es beau, c’est
pour se flatter, elle, d’occuper en toi une partie de toi, une partie de ta
conscience, à l’instant éphémère où elle parle. Elle ne parle pas à ton
corps, elle interpelle un instant de ta conscience pour que celle-ci te quitte,
le temps de la conversation. Elle t’occupe. C’est de l’occupation. Elle était
partie et je n’avais guère d’autres choix que de découvrir le Bénin. Là-bas,
ils diraient : «c’est ton destin!»
Motolari
En
vérité, en vérité, je vous le dis, croyez-moi, celui qui est aveuglé par la
matière risque d’y traîner sa cécité aussi longtemps qu’une lueur
d’esprit ne viendra l’interpeller. Parce que la matière l’entoure à
chaque instant de son existence. Et les choses qui fâchent sont bien souvent
plus infimes que les choses auxquelles nous n’accédons pas. Celui qui est
aveuglé par la matière appelle la justice de tous ses vœux sonores parce que
lui même a un sérieux problème avec la loi. Les choses qui nous parlent
rendent parfois tristes.
Celles qui ne nous regardent même pas ont une rude
Elie
J’appris
tout d’abord que le Bénin est un pays d’Afrique. Qu’avant, c’était la
Côte des esclaves, c’est-à-dire qu’avant, des hommes blancs de sexe
masculin allaient acheter des hommes noirs tout sexe et tout âge confondus et
qu’ils allaient les revendre dans les Amériques. Je n’avais tout simplement
pas compris au départ. Je ne suis pas arrivé à m’expliquer ce qui,
mentalement, peut conduire un homme à échanger contre un morceau de tissu ou
un miroir, un autre homme. Je ne peux pas comprendre le fonctionnement mental
d’un roi qui vend son propre peuple. Je suis incapable de comprendre cela et
de comprendre que cela continue encore sous des formes plus sophistiquées me
rendrait dingue.
Motolari
La
conscience que nous avons de nous, si éphémères que nous puissions être,
justifie notre plénitude dans l’instant présent. La conscience de vivre dans
un environnement surpeuplé peut renforcer notre nécessité de discipline par
rapport à la procréation. Je venais de savoir que les cris des fesses
pouvaient traverser le corps pour forcer la bouche à la déraison. Car
l’identité du corps est sa sauvagerie, sa fatale harmonie dans tout ce
qu’il peut avoir d’éphémère. L’éphémère nous joue de mauvais tours,
à chaque tournant. Et celui qui prend conscience de l’éphémère peut vivre
dans l’éternité. Celui-là seul peut comprendre la dérision de nos gestes
insensés, la dérision de toutes les méchancetés. Chacun de nous est un
morceau d’éphémère matérialisé. Je me suis dit : Libère-toi de ta
douleur, car ils ne savent point ce qu’ils font. Plus tard, les enfants de nos
enfants diraient : quels barbares ils ont été dans ce vingtième siècle !
Assume donc la conscience de l’éphémère. Et je suis parti.
Elie
J’ai
appris ensuite qu’il y avait un aéroport, des plages, des noix de coco, les
plus belles filles du monde et beaucoup de soleil. Tout de même ! C’est
lorsqu’il a été question d’acheter un billet d’avion que j’ai eu mon
premier doute. La différence des prix, d’une agence à l’autre allait du
simple au triple, au quadruple même. C’est beaucoup plus tard, que j’ai
compris que c’était en particulier parce que les agents ne connaissant pas le
Bénin, prenait ce pays comme le bout du monde et donnaient des tarifs de divers
bouts du monde et que le tarif juste
fut celui que l’on m’appliqua. C’était un tarif bidon1, juste
à côté de chez nous.
Motolari
Il
y avait une carte postale de mon amie Florence dans ma boîte postale. Elle
travaillait désormais dans l’humanitaire au Libéria. Elle était mal en
point, redoutablement seule et triste au cœur d’une guerre qui ne la
concernait pas. Vous savez comment cela se passe chez les blancs qui débarquent
! J’ai décidé d’aller la voir. Lui apporter un tout petit peu de réconfort,
par ma présence. A l’occasion, je rencontrerais les soldats pour leur
expliquer que de toute façon, ils étaient perdants. En tuant d’autres hommes
pour un combat qui ne sera jamais le leur, ils tuaient gratuitement en attendant
de se faire tuer à leur tour. J’allais leur expliquer qu’à la limite,
s’ils gagnaient cette guerre, leur leader serait peut-être président, mais
qu’eux ils allaient demeurer peuple. Qu’ils demeureraient dans la même
situation qu’avant. Dans la même galère. Et qu’ils crèvent, tous seuls,
et qu’ils laissent l’histoire à son cours. J’allais leur expliquer cela.
Ils m’auraient compris. Quand on a raison, c’est facile de se faire
comprendre. La guerre se serait terminée à queue de poisson. J’ai rassemblé
mes économies. J’ai pris ma machine à écrire
portable électronique haut de gamme, à l’époque, j’ai sauté dans un bus
et je suis parti.
Elie
Je
suis parti. J’ai fait le tour de l’histoire. J’ai vu des nuages et j’ai
vu des territoires. J’ai flairé la beauté. J’ai bafoué la solitude.
J’ai remercié de leur sollicitude le Salon international du tourisme, son
stand vide et sa pancarte dedans. J’ai dû grandir. Je peux vous conter les
senteurs de multitudes de vies, des intrigues qui se sont montées et démontées
sur nos dos, les éclats divers, les silences éphémères,
les solitudes mêmes… Ce soir non plus, en regardant la fumée s’enfuir, je
n’ai pu m’empêcher de réfléchir. - Je parle de la fumée de ma cigarette.
- Elle expose mes faiblesses. J’ai écouté dans
les jardins, la respiration des jasmins et leurs projets d’expansion. Quand la
nuit tombait, les cris du vent masquaient calmement la dégénérescence des
rumeurs. Le vent a toujours eu pour vêtement une sirène. Il a toujours décliné
son souffle et décliné sa vie. Forcées par le temps, ses fesses reposent sur
n’importe quelles jouissances. J’ai su tout cela et je suis revenu vous en
parler.
On
réentend le bruit de la mer de proche en proche, alors que le noir envahit la
scène.