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ÉVOLUTION
POLITIQUE ET SOCIALE DE LA RÉPUBLIQUE DU BÉNIN b) - Période
Coloniale En effet, la pénétration coloniale française, amorcée dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle a été marquée à la fois et paradoxalement par une grande collaboration des Béninois mais également par quelques résistances d’envergure. En fait, ces résistances, qu’il s’agisse de celles organisées par des chefs traditionnels dépossédés ou de celles plus connues[8] des intellectuels béninois, ont rarement été inspirées par un projet de société, mais plus souvent par le refus de la dépossession ou la réaction à l’exclusion au regard de certains privilèges. Encore aujourd’hui, beaucoup de Béninois se résignent quand il s’agit de pousser l’analyse à cette évidence, l’hypocrisie colonialiste ayant définitivement élu domicile. Contrairement à d’autres Etats africains, le Bénin n’a pas connu de figure de la résistance l’ayant conduit à l’indépendance. Son parcours a été classique parmi les Etats tracés par la Conférence de Berlin et gérés par la France. La première spécificité est que beaucoup de cadres béninois ont été exploités dans l’enseignement et dans l’administration, pour servir le colonisateur. Beaucoup plus que d’autres cadres d’Afrique. L’autre spécificité est le caractère religieux des Béninois. Pays d’origine du vodun, le Bénin a intéressé particulièrement les missionnaires pendant la période coloniale. Ainsi, depuis lors, les religions dites révélées ont gagné du terrain et les Béninois ont été tout aussi disponibles pour collaborer. Toutefois, les croyances traditionnelles restent vivaces et, contrairement aux déclarations lors des recensements, on peut dénombrer 80 à 90 % d’animistes pour environ 40 à 50 % de chrétiens et 20 % de musulmans. C’est que la plupart des Chrétiens sont également animistes. Beaucoup de musulmans aussi. Il ne s’agit pas de syncrétisme comme l’affirment certains auteurs, mais de choix par un même individus de se conformer aux exigences respectives de religions différentes. Cet esprit religieux développé depuis la période précoloniale est la conséquence d’une situation d’exploitation ou de mystification globale. La religion peut paraître, dans certains cas, un lieu de recueillement, une rébellion interne contre l’injustice. Dans d’autres cas, et il convient de l’avouer, c’est un instrument supplémentaire de manipulation politique, d’autant plus efficace qu’elle intègre l’espérance de l’individu rebuté par l’âpreté des événements et l’incertitude du lendemain. La religion chrétienne n’a donc pas été, comme certaines hypothèses le laissent supposer, imposée aux masses africaines, en tout cas celles du Bénin. Elle a été identifiée, au contraire, comme une issue de secours, en tant qu’elle pourrait permettre à la fois un rapprochement avec les nouveaux maîtres et une aspiration à la modernité. De fait, la situation politique ambiante ne pouvait consacrer l’entendement de la modernité autrement que par un complexe d’extranéité[9]. Autrement dit, la modernité ne pouvait pas être autre chose que les pratiques, la culture de ceux qui dominent et dominent d’autant plus aisément qu’ils prennent la succession de concitoyens particulièrement barbares en qui il était impossible de faire confiance. C’était, en quelque sorte, une libération pour le peuple, malgré la transposition de la sauvagerie, bien que plus tard les contradictions internes à ce type d’exploitation allaient devenir antagoniques, de plus en plus. En effet, si la colonisation constitue une avancée par rapport à la période précoloniale, elle n’a pas changé le visage de la barbarie. Elle a juste déplacé le champ d’action. Régime totalitaire comme il est aujourd’hui impossible de le concevoir, ni même de l’imaginer, le régime colonial a institué au Bénin l’apartheid le plus rude et en même temps le plus efficace, en tendant l’appât de certains privilèges pour ceux qui accompagneraient leur projet, au sein de la population. C’est la politique de diviser pour régner. Bien que né d’une famille de privilégiés de l’époque et ayant bénéficié de privilèges équivalents, le Docteur Emile Derlin Zinsou[10], ancien président de la République, écrit[11] à propos de cette période : « … seul un Noir appartenant à « l’élite » pouvait accéder à la « citoyenneté française ». Tous les autres – les 99 % de la population – restaient « sujets français ». Citoyens, vous faisiez votre service militaire en ayant les mêmes droits, ou à peu près, qu’un Français de France. Votre camarade, « sujet français », était, lui, traité comme un « indigène » ; sa solde, son logement, sa tenue n’étaient pas les mêmes. « On était nommé citoyen français par décret. Le devenaient les fonctionnaires, les notables, ceux dont les mœurs et les attitudes étaient reconnues satisfaisantes, convenables, dignes d’une telle distinction, par l’Administration française. Beaucoup de gens cherchaient à accéder à la citoyenneté pour échapper aux injustices, et se mettre à l’abri, autant que faire se peut, du fait du prince. Un « commandant de cercle »[12] pouvait jeter « un sujet » en prison pour ne l’avoir pas salué. Le « citoyen » était justiciable du tribunal français avec les garanties que cela comporte ; les autres, les « sujets » étaient traduits devant un tribunal indigène, plus expéditif. D’ailleurs, il y avait le code de l’indigénat pour les uns, le droit français pour les autres. » Cette forme de gouvernance a poussé la perfidie du système tellement loin que ceux qui ont été présentés par la suite comme des héros de « l’émancipation », n’ont pas été, réellement des résistants. Ils ne se sont pas battus pour changer le système. Ils se sont battus pour faire partie des privilégiés, « pour être Français à part entière, ne plus être ni sujet, ni citoyen de « seconde zone », comme on disait. »[13] C’est dire que le pouvoir colonial a été perçu comme seule alternative à la horde précoloniale et les seuls combats envisagés par les victimes étaient, non de proposer un projet de société capable de lutter contre l’injustice, mais de faire partie des puissants, des gens de pouvoir. Cette lutte égoïste est malheureusement la marque caractéristique de toute l’évolution politique des Béninois, avec des survivances très explicites dans la politique actuelle. Et pourtant, la rudesse des méthodes aurait pu faire supposer une résistance interne grandissante qui profiterait de l’antagonisme des contradictions, pour, par exemple, pendant la seconde Guerre mondiale, réagir au durcissement de la répression, au pillage davantage systématique du peuple au nom de « l’effort de guerre », aux abus divers dénoncés par Aimé Césaire[14] : « Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation ». Après la guerre, tous les autres pays coloniaux, y compris le Bénin, ont été associés aux colonies anciennes (Martinique, Guadeloupe, Réunion, Guyane et les Quatre Communes du Sénégal) pour siéger à l’Assemblée nationale française. Le principe de représentation y a également posé problème. D’un côté, il y avait un représentant pour les Français et assimilés, de l’autre un député pour le reste de la population. Des Comités de presse se constituèrent, autour d’une trentaine de journaux pour dénoncer les méthodes de l’Administration française et défendre les intérêts de l’intelligentsia, dont le principal était d’accéder, rappelons-le, au statut de Français. Inquiète de voir ainsi révélés au grand jour le pillage des ressources naturelles, l’injustice sociale, les humiliations, l’Administration exerça une répression contre ces comités de presse. Mais, dès 1946, pour conquérir une place à l’Assemblée constituante française, ces comités de presse se sont organisés en un parti politique : l’Union progressiste dahoméen, connu comme le premier parti politique que le Bénin ait jamais connu. Son but : harceler l’Administration pour faire changer le statut juridique de ses membres, de l’indigénat à la citoyenneté française. En réaction, les citoyens français et autres cadres aspirant à l’allégeance, soutenus par l’Administration, créèrent le Bloc populaire africain, deuxième parti de l’histoire du Bénin. Son rayonnement fit désagréger l’Union progressiste dahoméen qui, non seulement n’avait aucun programme, mais était mal structuré compte tenu des ambitions égoïstes et exhibitionnistes divergentes de ses membres. Cette déchéance de l’Union progressiste dahoméen engendra trois petits groupes politico ethniques entourés de satellites dont le nom et le programme variaient au gré des événements politiques coloniaux : le Groupement ethnique du Nord, devenu Mouvement démocratique dahoméen puis Rassemblement démocratique dahoméen, puis noyau du Parti Dahoméen de l’Unité ; le Parti républicain du Dahomey qui, en alliance avec l’Union progressiste dahoméen, va devenir le noyau du Parti progressiste dahoméen ; l’Union démocratique dahoméen, plutôt issue du Bloc populaire africain et devenue le Parti démocratique dahoméen, avant de disparaître sous l’appellation de Groupement de vigilance et de rénovation. Progressivement et sans tapage, l’idée est inculqué au peuple que « Parti = une personnalité + une région + quelques individus se réclamant de tel ou tel cercle tribal, de telle ou telle secte… »[15] Parallèlement, l’implication des Dahoméens et autres colonies dans l’empire français pose quelques problèmes à la France : problèmes financiers, sans doute, mais également contradictions historiques. Des pays comme le VietNam, l’Algérie, Madagascar… entrent en conflit ouvert avec le colonisateur et revendiquent leur indépendance. Par une fuite en avant, la France organise un référendum pour appartenir à « l’Union » ou devenir indépendant. Les mêmes représentants élus sur une base d’apartheid ont été chargés de cette campagne référendaire au sein d’une population largement dispensée d’informations sur la portée réelle d’une telle démarche. Le Bénin, comme la plupart des autres colonies a voté pour « l’Union ». Deux ans plus tard, une autre fuite en avant pousse la France à imposer l’indépendance au Bénin et à d’autres colonies d’Afrique noire. En 1960 donc, le Bénin
s’est vu, malgré lui, indépendant. Retour à la case de départ. Le
calcul de la métropole s’inscrit dans sa politique d’apartheid. Il
s’agit de laisser les assimilés diriger les Africains en faisant croire
à l’opinion mondiale que ces pays maîtrisent leur destin, lesquels
assimilés dépendent objectivement et subjectivement du pouvoir français
et encore aujourd’hui. Il y a eu comme un retour à la situation
d’avant la colonisation, avec la certitude de pouvoir maîtriser les égarements,
les cadres politico ethniques ayant été fabriqués par le colonisateur. _________________ [8]
Lire Noël Allagbada dans Africultures, Op. cit. [9]
Nous y reviendrons. [10]
Son grand-père maternel fut interprète du corps expéditionnaire
français du Général Dodds, avant d’être nommé Commissaire de la
ville de Cotonou, au tout début de la colonisation. Son père, quant
à lui fut instituteur. Il est donc, de naissance, intimement proche
du colonialisme, il fait partie, en première ligne, de la bourgeoisie
locale émergente. [11]
Emile Derlin Zinsou, Pour un socialisme humaniste, Yverdon, Kesserling
Editeur, P. 20. [12]
On dirait aujourd’hui « préfet » ou « sous-préfet ».
Note de Emile
Derlin Zinsou, Op. Cit. [13]
Emile Derlin Zinsou, Idem. [14]
Idem. [15]
« Qu’est-ce qu’un parti de type nouveau ? » In
Handoria, N° 1, 30 novembre 1977.
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