ÉVOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE DE LA RÉPUBLIQUE DU BÉNIN : PROBLÈMES ET PERSPECTIVES

c) – De l’indépendance imposée au triumvirat

Ainsi que le notent Johanès Athanase Toudonou et Césaire Kpénonhoun :

« La précarité du fonctionnement des institutions issues de la Loi-Cadre, puis de celles de la première République (décembre 1958) ainsi que les troubles qui précèdent l’accession à l’indépendance donnent une première idée de la fragilité du leadership politique béninois pour l’avenir. Contraints à des gouvernements d’union, les fragiles coalitions se font et se défont continuellement au gré des problèmes du moment. Les tentatives d’unification partisane ne sont en fait que des surenchères destinées à renforcer le leadership de l’un ou de l’autre des protagonistes, et ne présentent aucun fondement nationalitaire. »[16]

En effet, de 1960 à 1972, le Bénin a connu un certain cafouillage politique marqué par des coups d’Etat et putschs répétés[17], ce qui lui a valu le nom « d’enfant malade de l’Afrique ». En réalité, la présence du colonisateur était plus que jamais évidente, les « chefs de gouvernement » n’étant que des sous fiefs de quelques individus basés en métropole à qui ils doivent une allégeance absolue, faute de quoi ils subissaient des pressions économiques pouvant conduire tout simplement à les renverser et les remplacer.

Mal préparés pour prendre en main la destinée d’une nation à construire pour des individus dont les seuls combats jusque là se résumait à la quête d’un statut donné, les futurs leaders sont contraints à des accords entre partis pour avoir la possibilité de couvrir l’étendue du territoire. En réalité, il s’agissait beaucoup plus de groupes électoraux que de véritables partis. Ainsi, la première démarche unitaire, le Front d’Action Patriotique, ne dépassa pas le cadre parlementaire. Elle ne survit pas à des divergences d’ordre constitutionnel, notamment à une première crise en novembre 1960 qui aboutit à une nouvelle équipe gouvernementale ne comprenant que les membres du Rassemblement Démocratique Dahoméen et du Parti des Nationalistes Dahoméens (nouvelle dénomination du Parti Républicain avec le Parti de la Fédération africaine d’Emile Derlin Zinsou).

Après l’élection de Hubert Maga comme président et Sourou Migan Apithy comme vice-président, l’unité se fissure, le second reprochant au premier de vouloir assumer seul le leadership du parti et du pouvoir. Le parti se disloque. Au même moment, le gouvernement favorise l’émergence d’un syndicat dans le but de contrôler la fronde sociale. Après l’abattement de 10 % du traitement des fonctionnaires, le blocage des salaires, une pression revendicative s’était en effet exprimée par des grèves et des manifestations de toutes les couches sociales, depuis les députés jusqu’aux travailleurs de divers secteurs. L’armée, sollicitée par le peuple, intervient ainsi le 27 octobre 1963, sous la direction du Colonnel Christophe Soglo qui forme un gouvernement et fait adopter une nouvelle constitution en janvier 1964. Maga placé en résidence surveillée, Apithy et Ahomadégbé furent chargés de former un gouvernement où l’un est président et l’autre vice-président. Rebelote. Le vice président essaie de limoger le président, dès les premières difficultés économique. L’armée intervient à nouveau, force les deux hommes à démissionner et charge le président de l’Assemblée nationale d’établir un nouveau régime constitutionnel.

La perspective des élections de janvier 1966 permet un nouvel accord entre Apithy et Maga qui s’entendent pour boycotter à l’assemblée la nouvelle constitution, dans le but de faire intervenir à nouveau l’armée et organiser de nouvelles élections. L’armée intervient effectivement le 22 décembre 1965 mais garde le pouvoir. Soglo forme un gouvernement avant de se rendre impopulaire à son tour, n’ayant pas réussi à résoudre les problèmes économiques de plus en plus graves. Il est renversé par un autre officier, le Commandant Maurice Kouandoté, incité par la fronde sociale, le 17 décembre 1966. Ce dernier prépare une quatrième constitution, en 1968, interdit la candidature des anciens présidents mais ne réussit pas à faire entériner l’élection présidentielle (27 % d’électeurs), Maga et Apithy l’ayant boycottée. Il confie la présidence à Emile Derlin Zinsou pour une durée de cinq ans. Celui-ci se fait plébiscité malgré une violente campagne d’opposition conduite par les trois anciens leaders (H. Maga, S. M. Apithy et J. Ahomadégbé), réconciliés pour l’occasion au sein du Front National de Lutte pour la démocratie. Zinsou réduit le déficit budgétaire mais ses méthodes sont jugées trop austères par la population. Un an et demi plus tard, il est renversé par le même Kouandoté qui ne réussit à s’allier les officiers supérieurs de l’armée que dans le cadre d’un directoire militaire. Après des élections tumultueuses finalement abandonnées, par le fait de menaces de sécession, de la part de Maga, vainqueur virtuel et d’Apithy qui exhibe le spectre d’un ralliement au Nigeria, un compromis fut trouvé dans la formule de Conseil présidentiel : un triumvirat dont Maga prend la tête pour deux ans avant de la céder à Ahomadégbé le 7 mai 1972.

Contrairement à ce qu’affirment nos auteurs de Cederec[18], le Conseil présidentiel ne fut pas une formule providentielle. Sans entrer dans le détail des mécontentements d’une grande ampleur qui ont jalonné ces deux années et demi d’illogisme, la logique démocratique ne pouvait pas confisquer la destinée de toute une nation au profit de trois individus qui n’ont montré, dès le début que leur incapacité à gérer la nation. L’autre preuve que cette formule n’était pas du tout magique, c’est que l’éviction du triumvirat a au contraire engendrer une stabilité politique sans précédent.  Enfin, l’injustice sociale, le népotisme, la corruption, étaient devenus les critères de gouvernement au Bénin. D’ailleurs, cette formule était d’autant moins satisfaisante qu’à peine revenu au pouvoir, lors de son adresse à la Nation, Hubert Maga déclarait :

« Mais les temps se sont écoulés, les choses ont suivi leur cours inexorable, et tout semble avoir passé de telle façon et si vite qu’on a peine à en garder quelque chose de concret, de positif »[19].

Comme par hasard, c’est précisément un constat similaire qui a conduit un groupe d’officiers, sous le patronage du Chef de bataillon Mathieu Kérékou, à déposer le conseil présidentiel et à instaurer un régime militaire révolutionnaire dès le 26 octobre 1972. Le moins qu’on puisse retenir, c’est que ce dernier coup d’Etat allait mettre fin à l’instabilité politique et conduire, progressivement, à une conscience nationale.  

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[16] Cederec Afrique, Constitutions et textes constitutionnels de la République du Bénin depuis les origines dahoméennes, Cotonou, Friedrich Naumann, 1997.

[17] Voir le livre du Colonel Akpo.

[18] Idem

[19] Hubert Maga, « Le développement d’un pays est une entreprise commune » In Daho-Express, N° Spécial, 1969

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