ÉVOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE DE LA RÉPUBLIQUE DU BÉNIN : PROBLÈMES ET PERSPECTIVES

e) - Situation Actuelle

La situation actuelle est caractérisée par un bouillonnement politique frisant parfois l’anarchie. Le multipartisme intégral instauré par la conférence nationale des forces vives a permis la création de plusieurs dizaines de « partis » dont le nombre ne peut être évalué avec exactitude, certains disparaissant sans déclaration, certains leaders devenant tout simplement des militants ordinaires dans d’autres.

A l’issue des élections de 1991, Nicéphore Soglo, désigné par la Conférence nationale pour assurer la transition, mais qui s’est par la suite présenté comme candidat à la présidence, a été élu. Son « programme » intitulé « Construire le Bénin du Renouveau »[25] n’a été en réalité qu’un plan d’action de gouvernement sommaire et sans logique fondamentale, car il ne représente aucune orientation générale. Faire revenir la croissance et réduire le déficit budgétaire étaient les seules voeux concrets de ce qui apparut comme de la tarte à la crème des institutions financières internationales.

Le Général Kérékou avait déclaré pendant la conférence nationale qu’il ne fallait pas lui dire de quitter le pouvoir, mais qu’il était disposé à initier quelques individus à conduire les affaires de l’Etat. La présentation de Nicéphore Soglo apparaît en effet comme une réponse à cette invitation, même si ce dernier a affronté victorieusement dans des conditions non encore élucidée le Général Kérékou.

Quoi qu’il en soit, une constitution taillée sur mesure permit d’écarter définitivement de toutes les courses les anciens leaders (Maga, Ahomadégbé, Zinsou) qui, bénéficiant de l’écoute de certains nostalgiques, ne pardonnèrent pas à Soglo et se rallièrent tous à Kérékou. Mais Soglo devra affronter également le mécontentement de ceux qui l’ont soutenu à la conférence nationale et qui se sont sentis exclus du pouvoir. Enfin, ayant réussi à débaucher quelques opportunistes de leur formation politique pour la sienne, il devra se mettre à dos les leaders qui formaient avec lui une coalition contre Kérékou.

Toutes ces « personnalités » devront se regrouper autour du Général, pressenti comme la seule personne capable de battre Soglo, lorsque les mesures d’austérité prise par Soglo ont frappé une majorité des Béninois alors que le train de vie de l’Etat augmente, que les plus riches deviennent beaucoup plus riches à condition qu’ils soient dans le sérail et que les plus pauvres voient leur pouvoir d’achat chuter dramatiquement. Kérékou, resté silencieux, et comme déçu par le cours des choses, a été presque sommé, de l’extérieur comme des leaders nationaux de se représenter. Sans parti, sans programme consistant, mais soutenu par une écrasante majorité des formations politiques, il réussit à reprendre le pouvoir une, puis deux fois, et la majorité s’agrandit au jour le jour, ayant définitivement réintégré les « ligueurs » à côté d’autres formations. Réduit à une opposition sans voix et en tout cas de plus en plus isolée par ses propres membres du fait d’une pratique dite de « transhumance politique »[26], Soglo ne pourra pas participer à de nouvelles élections, tout comme Kérékou : tous les deux sont désormais frappés d’inéligibilité par la Constitution, du fait de leur âge.

Le président Kérékou fut élu, en 1996, « … figeant pour une courte éternité les visages déformés, décomposés, funèbres, immondes et haineux de ceux ou celles qui s’imaginaient avoir réussi le kidnapping définitif de notre pays et qui ne se consolent toujours pas d’avoir ramassé une veste et perdu un fromage par aveuglement de classe et cynisme : la gauche a montré naguère, dans la défaite, plus de pudeur et de noblesse d’âme ! » comme écrirait Raymond Renard[27] au sujet d’un changement similaire en France, en 1981.

Dans le livre[28] qu’il a consacré au sujet, Emmanuel Adjovi montre que ces élections ont été démocratiques et que par conséquent, peu importe l’origine du système, il est efficace au Bénin. Emmanuel Adjovi proclame ainsi triomphalement le tort de Chirac de vouloir pour l’Afrique une démocratie tropicalisée. Or, le fait même de s’être penché, sous cet angle, sur la question est la preuve que ce n’était pas si évident que cela. Tout aurait pu, tout aussi bien se passer très différemment.

La victoire de Kérékou est essentiellement due à un élément matériel concret et deux éléments psychologiques. D’abord, la gestion de Soglo n’a pas découvert véritablement les mirages magiques que le discours du candidat promettait. Les pauvres n’avaient jamais eu un pouvoir d’achat plus faible depuis quelques temps. La politique d’emploi promise est demeurée une promesse. Au même moment, les riches devenaient beaucoup plus riches, à condition d’être dans le sérail et de nouveaux problèmes de sécurité, liés au grand banditisme commencent à se développer. Depuis 1960, le Bénin n’avait jamais connu un si grand nombre de journalistes emprisonnés ou sommés de fermer leur organe par suite de procès intenté par le gouvernement. Le clientélisme est devenu la seule morale, la seule pratique sociale, sans pudeur.

Le Bénin a assisté à une politique d’exclusion qui détermine d’ailleurs les conditions psychologiques de ré-émergence de Mathieu Kérékou. Les leaders des groupes électoraux qui avaient soutenu Soglo pendant la conférence nationale se sont sentis isolés par le président qui n’a pas hésité à les dépouiller de certains de leurs militants pour les recruter dans son propre parti contre des postes. Ils se sont alors ligués contre le candidat Soglo, allant chercher le seul homme qu’ils jugeaient capable de le déposer : Kérékou.

Par ailleurs, Soglo lui même, par une stratégie de communication non pensée, complètement dénuée de sens, n’a pas cessé de faire campagne pour Kérékou pendant tout son mandat, en n’hésitant pas à l’insulter directement alors que ses propres résultats n’étaient pas de nature à contenter tout le monde. Devant le décalage entre le bilan et son entêtement à des comparaisons contre-nature, une grande majorité de béninois était déjà acquise au retour de Kérékou dès la fin de 1992, soit moins de deux ans au pouvoir, et des événements divers auraient pu conduire Soglo à un sondage d’opinions et à une correction de sa stratégie de communication. Au lieu de cela, il a exporté sa suffisance et permis ainsi des pressions extérieures pour la candidature de Kérékou resté silencieux dans sa retraite, quelles que soient les provocations.

Cette attitude de Kérékou lui a valu beaucoup de sympathie populaire, des conditions subjectives plus que favorables et seuls les Béninois résidant à l’extérieur et les fanatiques militants de la RB pouvaient encore objectivement douter de l’issue fatale du scrutin pour Soglo.

Cinq ans plus tard, Soglo n’avait toujours pas assimilé la leçon. Pourtant, Kérékou revenu au pouvoir, lui, s’est associé tous les supporters au partage du pouvoir et a continué de respecter le peuple. Les résultats économiques obtenus, s’ils n’ont pas réglé fondamentalement le problème de la pauvreté, ont bénéficié d’une communication plus efficiente et permis l’espérance. Mais cette fois-ci, les conditions subjectives seront plus déterminantes. Ne pouvant se rallier à nouveau avec Soglo qui a tellement raison qu’il se refuse à changer quoi que ce soit dans sa tactique, les chefs de groupes électoraux se retrouvent contraints de supporter encore Kérékou. Entre temps, les « ligueurs » reprennent du terrain, infiltrent d’autres formations politiques, comme en 1972. La campagne de Kérékou est dirigée par Osho Pierre, ancien directeur de Jeunesse Patriotique, ancien membre du comité central du PRPB et fidèle compagnon du président, ainsi que Lazare Sèhouéto, ancien directeur de l’Ensemble Artistique et Culturel des Etudiants, pépinière reconnue des ligueurs de la dernière génération. Avec tous ces soutiens, il n’est plus envisageable pour Kérékou de perdre. Il gagne.

La situation sociale qui a suivi cette victoire est malheureusement désespérante. Naviguant à vue, cette coalition hétéroclite dont la base est essentiellement « ligueuse » sans que l’on sache trop son programme, s’enferme dans un laisser-aller qui a pour conséquence l’insécurité, la paupérisation des masses, l’affairisme, la corruption et l’injustice sociale, bref, tous les maux qui ont été à la base du dernier putsch de l’histoire du Bénin.

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[25] Nicéphore Dieudonné Soglo, Construire le Bénin du Renouveau, Cotonou, Editeur inconnu, 1991

[26] L’expression qui désigne le changement de formation politique revêt en sens péjoratif. A voir de prêt, il ne s’agit pas d’un retour de veste, les formations politiques n’étant en général que des groupes électoraux sans ligne et sans orientation, en sorte qu’on peut bien changer de formation politique en demeurant dans sa propre ligne.

[27] Raymond Renard, Ces Pantins qui nous gouvernent, Paris, les Auteurs associés, 1983

[28] Emmanuel Adjovi, Une élection libre en Afrique, la présidentielle du Bénin (1996), Paris, Karthala, 1998  

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