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LA LITTÉRATURE AFRICAINE CONTEMPORAINE ET SES LANGAGES Par Kangni ALEMDJRODO, CELFA/Bordeaux III Il est de bon ton d’évoquer la jeunesse de ce qu’on désigne communément par le terme littérature(s) francophone(s), c’est à dire l’ensemble du corpus fictionnel produit en langue française par des écrivains n’appartenant pas stricto sensu à l’espace culturel France, mais ayant en partage un même outil linguistique récupéré à des fins souvent hors normes, malaxé, trituré pour une autre reterritorialisation, l’expression d’autres réalités et d’autres sensibilités. Jeunes, ces littératures le sont certainement. Et pourtant, au tournant de ce vingt et unième siècle, leur vitalité et leur capacité à se renouveler ne se sont jamais démenties. Dans les lignes qui suivent, nous voudrions analyser les contours de cette affirmation, à partir de l’analyse de quelques œuvres d’écrivains francophones. Notre problématique est la suivante : au décours du 20e siècle, il s’est produit dans les littératures francophones d’Afrique une mutation intéressante, à savoir que la production de sens qui caractérise le travail de ses créateurs n’est désormais plus indissociable d’une certaine jubilation linguistique dont le 2Ie siècle pourrait être le printemps. L’aventure ambiguë des précurseurs Sans forcément revenir ici sur le débat relatif aux origines des littératures francophones d’Afrique, lesquelles origines certains critiques situent autour de 1920, il nous semble judicieux de pointer du doigt ce qui fut le cadre idéologique de la naissance de ces littératures. L’arrivée sur la scène littéraire des auteurs francophones fut précédée du discours de l’Autre sur l’Afrique. Deux types de littérature aux objectifs opposés se sont longtemps partagé le champ littéraire sur l’Afrique, il s’agit de la littérature coloniale proprement et des récits de voyage sur le continent d’ethnographes et d’écrivains comme Loti, Leiris, Morand, Gide. La mise au pilon de L’Afrique fantôme de Leiris ainsi que la déclaration d’intention de l’auteur dans le préambule à la réédition de 1981 expliquent davantage les objectifs de ces drôles de voyageurs :
Cette " fraternité militante ", dont l’apogée sera la présence de ces intellectuels aux côtés des pères du mouvement de la Négritude, s’oppose clairement au projet des écrivains coloniaux, dont la collusion avec l’entreprise coloniale n’a jamais fait l’ombre d’un doute. Dans les romans coloniaux, ce qui prime reste l’étude psychologique de l’âme nègre, ainsi qu’un réalisme de bon aloi dans la description de l’espace colonial, la définition de ses contours les plus sombres comme pour mieux valoriser l’importance du discours " civilisateur ", justifier de la présence " au cœur des ténèbres " de la triade Marchand, Missionnaire et Militaire, fers de lance de la pénétration (au sens physique et mentale) du continent. Les premiers bourgeons de la littérature africaine, issus de ce double terreau, porteront immanquablement les traces de ce clivage idéologique. Ainsi peut-on relever une certaine ambiguïté dans le projet du Martiniquais d’origine guyanaise René Maran, auteur de Batouala, Prix Goncourt 1921, commercialisé sous le label " véritable roman nègre ". Le scandale que provoqua ce texte s’explique par le parti pris de son auteur d’aller à contre-courant de la littérature produite par ses pairs. On y relève une dénonciation systématique du mode de vie des colons sous les tropiques, mais malgré cette bonne volonté, le roman demeure fondamentalement exotique et, par conséquent, peut être considéré comme le reflet des contradictions inhérentes au statut professionnel de son auteur (à l’époque fonctionnaire de l’administration coloniale) ainsi qu’à son désir de témoigner pour ceux de sa race. La parution plusieurs décennies plus tard de deux récits aussi dissemblables que Le pauvre Christ de Bomba et Le Fils du fétiche, illustre à quel point les deux tendances littéraires on fait des émules chez les romanciers africains. Autant Ananou souscrit sans la moindre critique au projet colonial de christianisation des mœurs africaines, autant Mongo Beti reste sceptique devant la justesse de l’entreprise. Sous la plume d’Ananou, " les missionnaires se distinguent par leur tact, leur générosité, leur sollicitude, leur dévouement et leur charité. Les féticheurs, au pôle opposé, sont des brutes, sont sales et cupides. " Tout le contraire du projet d’un Mongo Beti, voire même celui d’un Ferdinand Oyono. Véritable anachronisme idéologique, ce roman faussement marginal prouve au moins quelque chose : la fascination que l’Occident à travers sa littérature et sa langue pouvait exercer sur une partie de l’intelligentsia africaine. Car ce qui est à l’œuvre dans le roman-séquelle d’Ananou, c’est bien la confusion entre ce que la langue peut véhiculer de valeurs culturelles, humaines mais aussi comme malaise. Or, substituer " christianisme " à " fétichisme " (terme d’ailleurs d’origine coloniale) comme " critique de la déraison ", en faisant abstraction de l’impossibilité même de la langue de l’Autre à clairement définir les réalités spirituelles vilipendées, n’est-ce pas tourner le dos, consciemment ou inconsciemment à la réalité du malaise linguistique (langage orthodoxe versus critique de l’orthodoxie) et culturel ? Sortir du malaise de la culture à sens unique que véhiculait la langue du colonisateur, telle sera l’entreprise, du moins l’idéal, au décours du 20e siècle des tenants de la Négritude ainsi que de leurs immédiats contradicteurs. L’entre-deux modes : esthétique et libération II-1. Bilan critique de la Négritude On peut sans risque de se tromper considérer le mouvement de la Négritude comme un tournant capital dans l’histoire de la littérature africaine. A la fois mouvement littéraire et idéologie, il s’est le plus largement exprimé à travers la poésie. Rien de plus normal, puisque c’était le genre affectionné par le trio d’auteurs qui y ont définitivement accolé leurs noms : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Au centre des préoccupations du mouvement, la question du langage (le français de France, le français " français " écrivait Damas) comme outil même du soupçon à porter sur le discours colonial. Puisant aux sources littéraires et philosophiques les plus avant-gardistes de cette France qui jadis colonisa l’Afrique, matrice qu’ils revendiquent tous les trois comme espace originel de la Négritude (même si, selon Césaire, c’est à " Haïti que la Négritude se mit debout pour la première fois "), ils produiront une œuvre dont la quintessence a été abondamment commentée par des milliers de critiques. A travers leurs prises de positions, les ténors de la Négritude fourniront des armes aux intellectuels et artistes noirs pour un combat qui fut à la fois politique et culturel, notamment après la Seconde Guerre Mondiale, à travers les pages de la revue Présence Africaine, créée à Paris en 1947 par le Sénégalais Alioune Diop, et qui comptait dans son comité éditorial des figures de proue comme Jean-Paul Sartre, André Gide, Michel Leiris, Albert Camus, Richard Wright… On a dit beaucoup de choses du concept de Négritude, qu’il a parfois fonctionné comme recours identitaire, empêchant du coup la véritable communication entre Blancs et Noirs, celle dont rêvait par exemple un Fanon, ennemi juré du " être tout blanc ou tout noir ". A plusieurs égards, ces critiques ne manquent pas de justesse. Mais on feint souvent d’ignorer que concernant la récupération du langage proprement dite, le relatif échec des poètes de la Négritude reste dissimulé par la grandeur (la grandiloquence chez les moins doués) du propos poétique. Certes, avec leurs productions on est loin du français d’instituteur de certains précurseurs de la littérature africaine francophone, mais force est de constater que la communication intra-linguistique fut rarement à l’ordre du jour dans leurs écrits, malgré les grands débats sur le sens d’une poésie nationale dans les colonnes de Présence Africaine et les discours incessants d’un Senghor sur le métissage. Comment séparer le combat culturel d’une nécessaire violence contre la langue française ? Le postulat des poètes de la Négritude sur la prétendue " neutralité " de la langue est un leurre, comme l’est aussi la tentative de rachat opérée par certains de leurs défenseurs, à l’image d’un Sartre proclamant sans preuve leur hypothétique " défrancisation " des mots. Comme le fera remarquer justement Michel Hausser, se référant à un poème senghorien, " il ne suffit pas de parler du lait noir de l’amour pour africaniser le syntagme " ! De façon générale, ni Senghor, ni ses héritiers n’ont opéré le salutaire " devoir de violence " contre la langue française, trop fascinés qu’ils étaient eux aussi, même si c’était d’une autre manière, par son prestige, son histoire. Pour beaucoup d’observateurs de la scène littéraire africaine, l’admission de Senghor à l’Académie constitue la preuve par quatre de la justesse de cette fascination. Autre fait notable : à l’exception notable des poèmes des Congolais Tchicaya U’Tamsi et Jean-Baptiste Tati-Loutard, la poésie comme la prose et le théâtre post-Négritude se sont vaillamment complu dans un académisme étrange qui privilégie le fond au détriment de la forme : de Mongo Beti à Bernard Dadié, en passant par Ferdinand Oyono, Sembène Ousmane, Camara Laye, Nazi Boni, Paul Hazoumé, Jean Pliya, Olympe Bhêly-Quenum, et même l’excellent Cheikh Hamidou Kane, auteur en plein accord ambiant sur la rencontre Afrique/Occident, du discordant récit L’Aventure ambiguë (1961)…, tout se passe comme s’il fallait à tout prix tailler dans le discours colonial et, dans le même temps, démontrer à l’Autre qu’on était capable de manier sa langue aussi bien que lui. Curieuse allégeance qui ne dit pas son nom et qui allait persister jusqu’aux indépendances africaines, et même après, avant que certains auteurs n’entreprennent ce qu’on peut considérer comme le vrai processus de reterritorialisation de la langue française dans les lettres francophones d’Afrique. II – 2. Faire des bâtards à la langue française Du genre romanesque viendra la révolution du langage. Deux romans très opposés dans leur projet et leur réception marqueront de manière indélébile ce nouveau tournant dans les lettres francophones d’Afrique. Le premier, Le Devoir de violence, fut accusé de plagiat, contraignant son auteur, premier Renaudot d’Afrique Noire, à s’exiler de la scène littéraire africaine. Le deuxième, Les Soleils des indépendances fut d’abord boudé par les maisons d’édition parisiennes pour " fautes de Français " et autres raisons tenant à " l’impureté " de la langue affichée par son auteur avant de connaître un succès mérité. Le romancier Malien entend se libérer définitivement du mythe du Bon Nègre généré par la Négritude et ses négrologues, tandis que Kourouma esquisse pour la première fois de façon subtile la critique des dictatures issues des indépendances africaines. Mais l’un et l’autre convergent dans leur projet esthétique : Kourouma soumet la langue française à une contamination radicale de sa langue maternelle, le malinké, tandis que Ouologuem tente de désacraliser le genre même du roman par un parti pris d’irresponsabilité totale en empruntant à des sources littéraires aussi composites qu’inconciliables. Au sortir des indépendances, ces nouveaux précurseurs allaient initier une nouvelle veine, en décomplexant le rapport de l’ancien colonisé à la langue française. On pourrait comparer leur travail à ce qui, sensiblement à la même époque, se produisait dans le roman francophone du Maghreb, et qu’on a qualifié de " seconde naissance " littéraire. La même année paraissait La Répudiation de l’Algérien Rachid Boudjedra, roman bouleversant tous les cadres du récit et les repères idéologiques de la société patriarcale maghrébine, roman s’inscrivant entièrement dans ce nouveau rapport à la langue française que Marc Gontard a qualifié de " violence du texte ". L’année de publication de tous ces textes n’est pas moins importante à noter, à la même période en France avaient ou avaient eu lieu les grandes révoltes de Mai 68. Quoi qu’il en soit, la rupture est consommée. Doublement consommée : avec les modèles littéraires et les règles rigides de la grammaire française. Sans entrer dans le détail, on pourrait citer les noms d’écrivains majeurs dont les noms s’inscrivent également dans ce processus, disons d’" africanisation ", pour faire court de la langue française : les Guinéens Alioum Fantouré et Tierno Monénembo, le Zaïrois V. Y. Mudimbé, les Congolais Tchicaya U Tamsi, Henri Lopes et Sony Labou Tansi, ce dernier portant à l’extrême la pratique de contamination par un recours systématique au modèle du " réalisme merveilleux " des écrivains latino-américains. Par-delà la question du langage, se profile également un autre statut du créateur francophone d’Afrique. À présent débarrassé de la pesanteur de la norme linguistique, de la culpabilité réelle ou feinte vis-à-vis de son héritage colonial, il entreprend des stratégies de positionnement dans le monde ou le " Tout-Monde ", pour reprendre une expression d’Édouard Glissant. Il s’ensuit un décentrement, à la fois physique et psychologique, qui va fortement déteindre sur les œuvres, brouillant même les classifications habituelles. Ainsi question : où classer la production d’une Marie Ndiaye ou d’une Sylvie Kandé, toutes deux auteures franco-sénégalaises, voire d’une Bessora (Suisse/Gabon) ? Xavier Garnier résume bien à notre avis le destin de ces nouveaux créateurs sans école ni courant qui " tracent leur chemin en ordre, à l’écart des mots d’ordre, de plus en plus en phase avec ce qui se passe d’inédit dans l’épaisseur sociale d’un continent que les grands médias planétaires (…) ont tellement tendance à caricaturer. " Les enfants de la post-colonie : jubilation et production de sens L’éclatement du champ littéraire africain, caractérisé par la mobilité de ses auteurs, leur cosmopolitisme va générer dans ce siècle qui commence une nouvelle configuration et contraindre, espérons-le, la critique à affiner ses outils de lecture. Car rien n’est plus trompeur aujourd’hui que ce concept de littérature africaine ou francophone, du fait que les productions ainsi étiquetées ont parfois des allures iconoclastes, et sont aussi difficiles à classer que les langues humaines sur le sable de Babel, à cause justement du phénomène de décentrement évoqué plus haut. Figure emblématique de ce décentrement, l’œuvre du Martiniquais Édouard Glissant, notamment son récit Tout-Monde, lequel fait l’apologie in fine de ces nouveaux créateurs, " sel de la Diversité, qui ont (…) dépassé les limites et les frontières, (…) mélangent les langages, (…) déménagent les langues, (…) transbahutent, (…) tombent dans la folie du monde… ". Ainsi que le fait remarquer justement Jean-Marc Moura, " le caractère hybride de leurs œuvres donne sens à l’étourdissant étalage de traditions culturelles auquel ils sont confrontés et qu’ils représentent dans leurs écrits ". On assiste à une collusion des traditions narratives (cinéma, B.D., conte théâtralisé, chansons…) chez de plus jeunes prosateurs comme Kossi Efoui, Kangni Alem, Florent Couao-Zotti, Jean-Luc Raharimanana, Abdourahman Waberi…, lesquels prolongent et dépassent le travail d’aînés prestigieux comme feu Sony Labou Tansi, Tahar Ben Jelloun…. Ces nouvelles œuvres dessinent également une stratégie complexe de la quête( ?) identitaire. Celle-ci se fera, par exemple, à rebours dans Pelourinho (Seuil, 1995) de Tierno Monénembo, histoire d’un créateur (Escritore) revenant au Brésil chercher ses racines africaines ! La littérature francophone d’Afrique dessine une nouvelle carte avec des créateurs à la conscience linguistique hyper développée. On peut craindre que ces transgressions ne les éloignent encore davantage d’une grande partie du lectorat africain, lequel n’est pas toujours au diapason de ce malaxage de formes. C’est un risque que beaucoup assument, désireux de porter vers d’autres rivages, même inconnues, la complexité de leur rapport au monde, à toutes ces formes d’énonciation héritées de leur traversée de la vie, des lieux sociaux les plus diversifiés. Il reste que cette production, assez confidentielle en Occident et difficile d’accès en Afrique, réussit heureusement à éviter le piège du luxe gratuit, de cette littérature du bobo à la petite semaine et friande de prix littéraires si fréquente aujourd’hui en Occident. Il faut croire que conscience linguistique et production du sens ne sont pas incompatibles dans la démarche de ces voyageurs multiculturels.
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