Les écrivains béninois : Entre « l’acte sacrificiel » et le silence opérationnel.

             De l’engagement

 

            Quand Zola lança son célèbre « J’accuse » dans l’opinion française de 1899, pour affirmer sa position et en même temps se rebeller contre une parodie de justice dans l’affaire Dreyfus, il s’était solidement appuyé sur sa renommée littéraire établie. Cette dernière lui donnait autorité et voix pour orienter l’opinion. C’est qu’au-delà du talent et de l’art de l’écrivain, son activité d’intellectuel, donc de « pur esprit » et de producteur de pensée, lui donne le droit de réfléchir avec et pour les autres. Cela lui confère donc un pouvoir. Ce pouvoir, bien des écrivains, et sous tous les cieux, l’ont souvent exercé spontanément ou interpellés par le peuple. Les médias et bien d’autres moyens les y aident.

            Les premières générations d’écrivains béninois ont joué cette fonction d’élite à l’instar de ceux du continent,  allant même jusqu’à des rôles actifs dans l’arène politique. Les plus réservés n’ont pas échappé à faire coller leurs productions à la réalité sociale et politique du pays.

            Mais quand on observe le paysage intellectuel béninois d’aujourd’hui, on n’est frappé par le vide que les héritiers de Tovalou Quenum et autres Louis Hounkanrin ont créé dans les esprits et dans les espaces de prise de parole. On est surpris de constater que dans le pays des agitateurs « réac » du célèbre mémoire, les écrivains se refusent ou ne sont plus conviés à animer  l’opinion. Non que leurs productions échappent à cette fibre fondatrice de l’observation et de l’utilisation souvent réaliste du matériau social et quotidien, voire de l’engagement, mais, hors de l’espace de leurs œuvres, ils adoptent un silence surprenant qui contraste avec le flot de vérités parfois pathétiques qui tissent l’inspiration des textes.

            Le sacrifice

            Sollicité pour dire sa conception de l’écriture au Bénin en 1990, Dave Wilson écrivait cette définition d’une formulation pertinente :

            « Acte sacrificiel d’une rare profondeur, l’écriture significative se nourrit d’une inspiration qui s’abreuve quotidiennement à la source de faits et situations qui nous entourent »

 

            Une telle vision donne au travail de l’écrivain la possibilité d’une prise directe sur son vécu et celui du peuple. Elle fait apparaître aussi l’aspect quasi religieux de l’acte d’écriture. C’est-à-dire que l’écrivain s’offre en victime consentante de ce sacrifice, en portant la voix, en témoignant des malheurs du peuple. Ce faisant, il partage, ne serait-ce qu’en esprit, le sort du peuple. Sa situation de victime sacrificielle s’accroît et s’établit quand il doit subir la persécution de tous les pouvoirs ou ordres, dérangés par « l’impertinence » de son regard, l’âpreté de ses mots. Les  pionniers dahoméens l’éprouvèrent, et Louis Hounkanrin connut la prison pour avoir osé prôner le rejet et la révolte contre l’oppression coloniale.

 

La littérature de contestation, de dénonciation et de résistance conduit à l’autel des privations de toutes sortes, parfois  au mépris pur et simple,  mais servait à conquérir et à rendre la dignité et la liberté aux peuples. L’écrivain pouvait alors se confondre à l’intellectuel militant des idées.

 

            La démarche sacrificielle semble toujours innerver la création littéraire au Bénin. Jérôme Carlos en confirme l’approche dans une sorte de formulation théorique : « Le beau est forcement critique, parce qu’il instruit en permanence le procès du laid, donc du mal » (Le Miroir). Cette profession de foi installe et maintient l’écrivain dans une position de critique permanente, attitude elle-même dictée par l’activité intellectuelle de tout écrivain. Toutefois, confié à la seule feuille de papier ou au seul livre, l’acte sacrificiel prend toutes les allures d’une masturbation intellectuelle, tant qu’il n’est pas accompagné ou complété par une prise de parole régulière sur les problèmes brûlants de la cité. Comment échapper à cette sorte d’onanisme, dans un contexte où la lecture reste problématique, la promotion du livre et de l’écrivain une activité de parents pauvres ? C’est la question qui vient à l’esprit de celui qui, observant les dysfonctionnements des structures de promotion du livre et de l’écrivain s’interroge sur le rôle et la place l’écrivain dans la société béninoise.

 

            Le silence opérationnel

 

            Les écrivains béninois ne sont pourtant pas sourds aux convulsions sociales et au sort des hommes. Dans leur fiction, des passages illustrent bien un engagement qui s’assimile parfois  à une révolte de la plus grande virulence, comme l’attestent ces vers de Zakari Dramani-Issifou dans Récidive :

 

« Je raccourcis mon souffle

Pour propulser hors de moi

Des monceaux d’espoirs gonflés

Qui éclaboussent l’indifférence de ceux

Qui n’ont pas de problèmes ».

           

Avec une telle poésie, l’écrivain béninois supporterait difficilement les charges de silence et d’indifférence qui l’accablent, face à ses semblables. Et c’est là justement qu’intervient ce que l’on peut appeler le silence opérationnel. En effet, où trouver ces pépites qui interpellent toujours la conscience de tous les hommes, de tous les pouvoirs ? Comment reconnaître comme tel l’écrivain qui choisit délibérément de se tenir loin des projecteurs ?

 

En tant qu’intellectuel, et soupçonné par tous les pouvoirs d’empêcher de tourner en rond, donc tenu à l’écart, l’écrivain subit le black out du fait de plusieurs dysfonctionnements, malgré son art et la production régulière de certains.

 

            Ils sont mal servis par le management approximatif des entreprises de production du livre. Ceux qu’on appelle les « doyens », promus par les programmes et autres manuels scolaires profitent d’une renommée certaine.

 

Des journalistes se refusant à chercher très loin les ont sollicités et usés dans des émissions audiovisuelles et  interviews diverses. Jean Pliya a longtemps fait les plateaux de télévision et radio avant de se retirer dans des  réflexions de spiritualiste et de conseiller phytosanitaire.

 

            Olympe Bhêly Quenum, malgré l’éloignement résidentiel, secoue encore de temps en temps le statu quo par quelques réflexions politiques.

 

            Parmi les plus sollicités aujourd’hui, Adélaïde Fassinou aura rapidement pris toutes les allures d’un héros d’opérette par de nombreuses prises de parole sur divers sujets, ces dernières années. Ce faisant, elle a toutefois contribué, avec Béatrice Gbado à rendre le visage féminin des lettres béninoises perceptible. De même, elles auront prouvé le refus d’abdiquer d’une génération d’écrivains que la grisaille de la pensée rejette dans le silence opérationnel.

 

            Le silence opérationnel se trouve donc être cette attente  patiente mais active qui ne signifie guère absence d’idées nouvelles, mais silence favorisé par le dysfonctionnement des structures qui devraient promouvoir l’activité intellectuelle et ses auteurs : structures officielles et administratives, entreprises culturelles, école…

            En effet, les maisons d’édition, bien que nombreuses (une vingtaine sur le territoire national) peinent à se professionnaliser.

 

            A observer de près, on constate qu’elles délaissent tout un pan de la chaîne éditoriale, se contentant de « fabriquer » ou de faire fabriquer les livres. Point de promotion réelle du produit (le livre) ni de son auteur.

 

            Dans les autres circuits de promotion du livre, l’écrivain béninois subit également la répartition inégale, aussi bien en quantité en qualité, des librairies, centres de lecture et autres bibliothèques sur le territoire. Toutes les périphéries résonnent de l’absence et de l’ignorance de leurs habitants par rapport aux écrivains du pays. Le ministère en charge de la culture n’a pas encore réussi à faire triompher un programme à long terme concernant la littérature et les écrivains.

 

            L’accompagnement professionnel des médias aussi se fait attendre, malgré leur nombre et leur variété : l’écrivain et son œuvre intéressent moins que les politiques et leurs « promesses ». Au total, très peu pris en charge par les circuits de promotion de son œuvre, l’écrivain béninois n’a donc pas l’opportunité d’exercer son pouvoir d’intellectuel sur l’opinion.

 

            Un autre constat mérite d’être évoqué ici pour comprendre le silence opérationnel des écrivains. Dans les années 90, la ruée de certains intellectuels vers les cercles politiques a déçu et dissuadé bon nombres parmi eux. Tels des papillons attirés par les lumières des feux du Renouveau démocratique, ils sont allés se faire brûler les ailes. Désormais marqués politiquement, leur silence peut être synonyme de la peur d’être traités de partisans de camps politiques rivaux. Alors, silence radio…

 

            Ce ne sont pourtant ni les occasions ni les sujets qui manquent : dérive mafieuse de la  gouvernance des affaires publiques, augmentation exponentielle des prix des biens de premières nécessités, indiscipline éthique de bien des acteurs des domaines d’activités publiques … Les écrivains, en tant qu’intellectuels, ont de la matière. Peut-être plus que jamais. Mais les querelles intestines, les rivalités entre structures de représentation occupent les esprits et les éloignent de l’essentiel.

 

            Pendant ce temps, les porte-voix des pouvoirs et autres thuriféraires occupent les espaces. Persuadés et tranquillisés par le silence des écrivains, certains de ces porte-voix se découvrent des talents d’écrivain,  confondant l’Art et le Pouvoir, ils veulent utiliser l’un pour certifier l’autre. Cette drôle de confusion des genres a provoqué quelques altercations, par journaux interposés qui ont allégrement prêté leurs colonnes pour servir, comme d’habitude, à renforcer la confusion, le silence opérationnel. On fait jouer sur un théâtre, une pièce qui n’a ni sa place ni son public.

 

            Et le silence opérationnel se fait réelle attente, active et passionnée dans la création littéraire. En réalité les œuvres n’ont jamais renié à aller chercher dans les endroits où les politiques ne veulent pas regarder.

 

            Florent Couao-Zotti par exemple scrute les bas-fonds des villes et exhume la violence et le désespoir qui rongent la vie des déclassés et désespérés oubliés par la démocratie et les discours politiques. Ces œuvres (romans et théâtre) proposent une transgression de l’ordre établi. Les bouleversements et affrontements opposent systématiquement les personnages symboliques des pouvoirs et des « déclassés » sociaux, les pouvoirs et leurs victimes.

 

            Ce faisant les écrivains béninois confirment avec Claude Julien que penser et écrire n’offrent « d’autre choix que de révéler ce que tout pouvoir se force de cacher, d’exposer en pleine lumière ce que tout pouvoir veut présenter sous l’éclairage le plus favorable, mettre le doigt sur les contradictions et les impostures, attirer les regards sur ce qu’il peut être difficile de percevoir, d’écouter ceux qui ont peu de moyens de se faire entendre, de traduire ce qu’ils disent  parfois si bien alors que nul ne les écoute. » (Préface à Le Devoir d’irrespect).

 

            Retirés du devant de la scène (de gré ou du fait des structures), les écrivains laissent un vide qu’occupent de façon tapageuse quelques intellectuels toutologues. Ce néologisme emprunté à Jacques Julliard qualifie avec pertinence ces intellectuels qui se prononcent sur tout et donc…sur rien : chronique quasi quotidienne dans les médias, invitation permanente à disserter sur les radios et télévisions en manque d’imagination, ou encore sollicitation régulière dans les conférences et séminaires… Et le tout en attendant « d’être casés », ou pour masquer leur fréquentation clandestine des antichambres politiques.

 

            C’est dans un tel contexte que la voix des écrivains se fait attendre ailleurs que dans les livres, dans l’opinion, dans la mobilisation de la pensée, active et théorique. Pour l’instant, le spécialiste et le curieux découvriront avec plaisir que les écrivains ne lâchent pas le combat.

 

            Camille Amouro le fait dire à son héros Lawin dans Goli : « Dans le monde où les hommes ne sont pas fous, il y a une morale qui domine toutes les autres morales. Celle qui permet de dire à un vieillard qu’il ment quand il ment. Celle qui vous permet de frapper le maître de morale lorsqu’il n’est pas sage […] C’est la morale qui vous permet de penser, vous oblige à penser ».

 

            C’est la preuve que les écrivains « immolent pas  leur qualité d’esprit » dans « l’acte sacrificiel. ». Ils s’inscrivent d’ailleurs dans ce « devoir d’irrespect » que demeure leur activité intellectuelle. Il leur reste à affirmer ce devoir hors des livres, pour que la multitude qui a besoins d’être défendue, informée, orientée, comprenne que ses écrivains pensent, donc existent.

 

            Doit-on pour autant reprocher aux écrivains de négliger les nombreux espaces de prise de paroles ? Peut-être, n’ont-ils de comptes à rendre qu’à eux-mêmes. Aux autres structures donc de les sortir du silence opérationnel.

 

Y.D. Francis Kuadjo

 

Battre la campagne pour chasser les mythes !

    

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