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Langue,
Culture et DÉVELOPPEMENT La langue est l'identité fondamentale de tout peuple, le principal vecteur de toute culture. C'est à travers sa langue que chaque peuple exprime sa culture. Celui-ci est défini par rapport à celle-là. Perdre sa langue serait alors synonyme de perte de sa culture. Un peuple qui perd sa langue est comme un arbre sans racine. Il devient un peuple non sans culture, mais un peuple sans culture authentique, un peuple aliéné et acculturé. Dès lors s'impose à nous une interrogation sur la langue et la culture, sur la culture et le développement, sur le développement auto-entretenu de l'Afrique Noire. En somme, peut-on concevoir le développement de l'Afrique Noire sans les langues africaines ? En Afrique Noire, la quasi-totalité des États ont adopté les langues de colonisation comme langues officielles, de travail, de l'administration, délaissant leurs propres langues plus que jamais vouées à disparaître. Car une langue étouffée s'étiole et meurt. Par exemple la religion, l'une des principales branches de toute culture, nécessite une langue particulière, la langue d'origine, celle qui fonde la culture. Aujourd'hui encore, la plupart des religions sont sous-tendues par une langue particulière. Le Coran a été révélé en arabe; par conséquent, celui-ci est une langue divine et la religion ne peut que se propager dans la langue d'Allah. Chez les chrétiens, la messe est parfois dite en latin, considéré comme langue pure. Chez les bouddhistes, certains mots clés ne sauraient être traduits avec exactitude dans d'autres langues. Il est conseillé de les maintenir dans la langue du Bouddha, le Sanskrit, afin de ne pas en occulter le sens. Quelle image peut-on, dès lors, avoir du développement dans les États d'Afrique Noire lorsque la pensée, celle-là même qui favorise les initiatives de développement, se trouve emprisonnée dans les murs de l'auto aliénation ? N'est-ce pas là l’une des raisons de l'état de délabrement avancé dans lequel se trouvent aujourd'hui tous les États d'Afrique Noire ? Quelle stratégie
linguistique pour UN DEVELOPPEMENT REEL DE L’AFRIQUE? Les Africain dénoncent aujourd’hui l’impérialisme linguistique et culturel de l’Occident. Ils fustigent l’oppression, la domination des masses et l’étouffement spirituel dont ils sont victimes. Mais quelle alternative pour un développement endogène ? Dans la situation délétère de l'Afrique Noire actuelle, une politique linguistique et culturelle africaine serait un atout majeur pour un épanouissement réel des peuples de ce continent meurtri. Les langues négro-africaines
et la science Plusieurs arguments permettent aux thuriféraires et rabatteurs de la politique linguistique non fondée sur les langues africaines de légiférer sans conditions. Quelques uns des ces arguments seraient que la multitude de langues négro-africaines ne saurait favoriser le choix d'une langue commune ; les langues négro-africaines seraient impropres à la diffusion de la science : d'où les langues de colonisation comme passeport des pays d'Afrique Noire. Faudra-t-il peut-être rappeler que l'Afrique est un continent trois fois plus grand que l'Europe par exemple, où l'on ne saurait parler d'unité linguistique. Peut-être qu'il y a une plus grande diversité linguistique au niveau des langues indo-européennes qu'il n'y en a parmi les langues négro-africaines. Je dis bien les langues et non les parlers ou les dialectes. Pourquoi exigerait-on alors qu'il y ait une unité linguistique en Afrique Noire? On peut dès lors saisir les réels fondements implicites et idéologiques que sous-entendent les estimations selon lesquelles les langues négro-africaines seraient impropres à la science. On pourra également se poser la question de savoir s'il y a une langue propre à la science. Toute langue est capable de véhiculer la science. On peut à cet effet se rappeler que le Pharaonique fut la langue dans laquelle la science négro-égyptienne fut pensée. Les formules mathématiques ayant permis la construction des pyramides ont été élaborées et pensées en Pharaonique. De même, les expériences du Somali, du Yorouba, du Kiswahili, pour ne citer que ces langues-là, prouvent que les langues africaines peuvent servir à transmettre la science. Le sous-développement de l'Afrique Noire est sans doute imputable en partie au retard pris dans le développement des langues négro-africaines, retard lui-même dû à la scolarisation en langues européennes. On sait par exemple que tout enfant en âge de scolarisation (trois ou quatre ans) a déjà acquis un minimum de 3000 mots avant d'entrer à l'école. En Afrique Noire où la scolarisation est faite en langues européennes, il faudra à cet enfant attendre l'âge de 12 ans environ pour acquérir les 3000 mots nécessaires à un minimum de compréhension. Or, l'enfant européen, directement scolarisé dans sa propre langue, continue à perfectionner sa connaissance de la langue en acquérant de nouveaux mots. La scolarisation devient ainsi très facile et on ne peut douter des résultats excellents de l'enfant. Cet enfant européen part donc gagnant dans la scolarité par rapport à l'enfant Africain. Lorsque la scolarisation devient difficile du fait de la langue utilisée, il se produit un phénomène de déscolarisation actuellement très déplorable en Afrique Noire. A quel genre de développement peut-on, dans ces conditions, aspirer ? Dans les rares cas où la scolarisation en langues européennes est plus ou moins achevée, l’Africain se trouve le plus souvent en situation de diglossie aussi bien par rapport à la langue de colonisation que par rapport à sa propre langue maternelle qu'il ne maîtrise plus. Lorsque cet acculturé a par exemple des projets de développement à conduire au sein de sa propre communauté, s'il n'a pas recours à des interprètes pour communiquer, il se trouve souvent incapable d'exprimer dans sa propre langue certaines notions et concepts acquis en langues européennes. Les conséquences sont non seulement la déception des populations face à la tare de leurs fils, mais surtout l'échec du projet de développement. Ce genre d'exemple, on peut le multiplier à l'infini. On retiendra que la réalisation d'un projet de développement ne peut être possible en dehors de la langue maternelle. Ceci est d'autant plus fondé que le contact avec les populations des zones rurales où l'on doit surtout axer les actions de développement ne peut se faire que dans les langues parlées par ces populations. L'appréhension de cette réalité exige des Africains le développement de leurs propres langues afin de refuser l'aliénation, l'auto aliénation ainsi que la politique de la main tendue qui fait d'eux d'éternels assistés que plus personne ne peut respecter. Quelques éléments
théoriques et pratiques pour développer les langues négro-africaines Précisons qu'il est pour un individu, quel qu’il soit, plus aisé de développer sa propre langue plutôt qu'une langue étrangère. Réitérant la nécessité d'une langue commune pour les États d'Afrique Noire ainsi qu'une stratégie pour l'expansion des langues territoriales majoritaires, il faudra dès à présent préciser les contours d'une telle stratégie. Décoloniser
l'enseignement, les mentalités... La décolonisation de l'enseignement doit passer par une démythification des langues de colonisation dans les pays africains. Il s’agit d’un processus visant à démontrer que le français par exemple est une langue, comme toutes les autres langues du monde et qu'en aucun cas, il ne doit être surévalué, comme c'est souvent le cas en Afrique Noire francophone. Qu'un Africain qui s'exprime dans un français frelaté, ne soit plus considéré comme plus lettré et plus instruit qu'un individu non scolarisé. De même, la littérature en langue française doit être différenciée de la littérature française et il faudra expliquer aux élèves et aux étudiants qu'une littérature n'est pas une langue, afin que, sans grande difficulté, ils puissent discerner par exemple un professeur de français d'un professeur de lettres, même si ce dernier dispense son enseignement en langue française. Il
faudra également, pour ce faire, poursuivre, encourager et renforcer l'étude
des auteurs négro-africains qui expriment les réalités de chez eux dans leurs
oeuvres. Si on peut se réjouir de la décision prise en 1970 par un ensemble de
Chefs d'États africains d'introduire dans l'enseignement l'étude des textes
d'auteurs africains, oeuvrons aujourd'hui pour qu'une telle introduction soit
davantage prenante. Cela suppose l'introduction dans l'enseignement, du primaire
au supérieur, de l'histoire du Peuple Africain ainsi que les textes en langues
africaines. Cette politique permettra aux jeunes de mieux appréhender leurs
propres réalités historiques et quotidiennes à travers ce qu'en pensent les
leurs dans leurs propres langues. Une
conscience nationale ne peut être possible en dehors de cette perspective. La littérature étant le conservatoire de l'âme et de la mémoire de tout peuple, il faudra, afin de ne pas perdre cette âme ou cette mémoire, rendre réelle la littérature en langues africaines. Mais quand on évoque cette réalité, il y a toujours une mauvaise foi qui persiste. Cette mauvaise foi est d'autant plus manifeste que lorsqu'il s'agit de déplorer l'absence des littératures en langues négro-africaines, tout le monde est unanime là-dessus. Mais quand il s'agit de passer aux actes, il n'y a plus personne. Non seulement il y a à ce niveau un manque de volonté politique, mais encore un manque de volonté individuelle. Le manque de
volonté politique Ceci s'observe par exemple dans l'enseignement où il n'y a ni prix scolaires, ni concours littéraires qui auraient pu générer un effet stimulateur au sein des chercheurs. Une pédagogie adaptée aux langues nationales devrait être adoptée qui favoriserait par exemple la formation des formateurs en langues nationales, l'encouragement et l'installation des maisons d'édition spécialisées en langues nationales, l'introduction de ces dernières dans l'enseignement, dans l'administration ainsi que l'adoption d'une de ces langues -celle majoritaire sur le plan territorial- comme langue de gouvernement et du Parlement, langue dans laquelle les lois devront être rédigées. Cela permettrait à un paysan alphabétisé dans sa langue, qui connaît, mieux qu'un quelconque administrateur de l'État, les problèmes auxquels sont confrontées les populations des zones rurales, de siéger au Parlement et de participer directement à la prise des décisions. Point n'est besoin de revenir sur les nombreuses lois votées par les parlementaires et qui ne tiennent guère compte des véritables problèmes du monde paysan, étant donné que ceux qui votent ces lois ne connaissent ni les langues de ces populations, ni leurs véritables problèmes. L'État doit également encourager une presse écrite en langues nationales, favoriser et organiser des débats politiques dans ces mêmes langues afin de ne pas marginaliser les populations non alphabétisées dans les langues coloniales et pour qui l'on prétend parler. La démocratie devant conduire au développement, elle ne saurait se nourrir que de débats politiques en langues européennes. Les États doivent surtout éviter l'explosion de l'audiovisuel francophone ou anglophone qui éloigne la grande majorité des populations des débats politiques. La politique des centres culturels locaux en langues nationales doit être amorcée et encouragée. Une politique conséquente et efficace de production et de diffusion d'ouvrages en langues nationales pourrait être rapidement envisagée pour pallier le manque crucial observé sur le terrain. Il faudra également créer un marché commun africain, des sites touristiques locaux, ainsi qu'un pôle universitaire pour éviter la fuite des cerveaux qui ne reviennent plus ou qui reviennent souvent acculturés. Le manque de
volonté individuelle Dans
la pratique des langues nationales, le manque de volonté individuelle est
encore plus exaspérant. Jusqu'à aujourd'hui, les mentalités ne sont pas assez
désaliénées pour permettre à certains intellectuels africains de se rendre
compte qu'écrire dans les langues de colonisation n'est guère une promotion,
encore moins un grade. Car, et comme l'a remarqué Alain Ricard, l'écriture est avant tout appropriation de la langue et non démonstration
d'une compétence. Mais la littérature négro-africaine ne saurait s'en
tenir à une appropriation réussie de
la langue de colonisation. On pourrait m'objecter en rappelant les cas d'Ahmadou
Kourouma, de Chinua Achebe, de Wole Soyinka ou de Niyi Osundare et de bien
d'autres qui ont pu acclimater les langues du colonisateur aux réalités de
chez eux. Ces exemples sont souhaitables mais pas exclusifs. Et nous devons
toujours nous rappeler que bien qu'étant dites francophones ou anglophones,
nombreuses sont les populations d'Afrique Noire qui sont encore marginalisées
par les langues coloniales. La littérature, mieux, la poésie, définie comme musique
de la conversation, ne saurait atteindre les populations si elle n'est faite
dans leurs propres langues. C'est pourquoi nous pouvons soutenir que parler
de soi, parler à ses meilleurs amis, parler la langue de son enfance, de sa
famille, c'est être proche de la poésie et c'est souvent cela qui est
difficile si le poète doit écrire dans une langue qu'il n'a pas parlée dans
les moments intimes de son histoire personnelle. La volonté individuelle doit également se manifester dans la vulgarisation des langues nationales à travers des recherches individuelles ou collectives sur les plans sociolinguistique et historico-linguistique ou encore ethnolinguistique. L'étude des principales composantes des langues, à savoir la syntaxe, la phonologie et le lexique, doit être amorcée. Cela conduirait par exemple à l'élaboration de manuels didactiques, notamment des dictionnaires de langues négro-africaines accessibles à tous. L'exemple des américains et surtout les travaux de Cheikh Anta Diop nous montrent l'urgence qu'il y a à traduire dans les langues négro-africaines les concepts mathématiques, physiques, chimiques... afin de vulgariser la science qui doit conduire au développement. Il y a certes des exemples bien édifiants, mais malheureusement très insuffisants. Comme
dit le poète, les Africains doivent
savoir qu’est révolue l'ère des génuflexions, révolue l'ère des combats
hypocrites, révolue la peur tapissée d'épines mortuaires. Gardons bien notre
langue maternelle, de peur qu'en franchissant les remparts de l'exil nous ne
perdions l'usage du langage premier. Le sursaut national, le réveil de la
conscience historique ainsi que la survie de l'Afrique Noire dépendent de tels
efforts que chaque Africain, quel qu'il soit et où qu'il se trouve, doit
consentir pour que le Peuple Africain ne périsse point. Mahougnon
KAKPO Écrivain et Critique Littéraire, Professeur de Littératures Africaines à L’Université d’Abomey-Calavi
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