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Apprendre
Et pour poursuivre dans cette métaphore, je dirais que le rôle du maintenancier est de réparer une machine que l’humanité a besoin de se mettre à disposition, en exploitant telle fonctionnalité ou telle autre, pour sa simple survie. Un peu comme le chirurgien débarrassant le corps d’un tel kyste, plaçant un aboutement sur telle blessure. Il en est de même des professionnels de la culture qui ont l’immense prétention d’entretenir, voire de créer un aspect de nos rêves, je veux dire des rêves de toute l’humanité. La condition première est de connaître l’humanité, mais aussi le caractère de transmission des rêves. Pour dire les choses rapidement, un métier, ça s’apprend ; un métier de la culture, du créateur au critique, nécessite un tel déploiement de connaissances primaires que prétendre le pratiquer sans en connaître les rouages, est un simple suicide. Il est vrai que les outils utilisés dans ces métiers appartiennent individuellement à chaque être humain. Mais pour pouvoir les maîtriser, il faut une démarche. Entre la navigation à vue induite par l’autodidaxie qui permet en Afrique d’accéder à cette démarche et la tendance luxueuse à aller à une école étrangère, il y avait à opérer, dès lors qu’une partie de ces métiers est entrée dans nos habitudes, un raccourci. Des personnes l’ont compris dès le début des années 1990, le besoin s’exprimant plus que jamais, qui ont institué des tentatives vouées à l’échec par la légèreté de la démarche et l’inadéquation des options. En clair, tout ce tâtonnement des années 1990 a échoué par son manque d’humilité et l’on était incapable de former à l’humilité si l’on n’en a pas soi-même une certaine expérience. Comme d’habitude, dans nos restes du monde, à côté de la pauvreté et du SIDA, l’éducation occupe une place de choix dans les battages médiatiques, les aventures d’organisations non gouvernementales, les discours politiques et autres coopérations. Il y avait de l’argent à dépenser, ces formateurs des années 1990 ne se sont pas faits prier. On en a abouti à des situations rocambolesques où des comédiens étaient formés en une semaine, où des régisseurs, avant d’avoir jamais vu une scène de théâtre dans leur vie avaient le diplôme, où des administrateurs de spectacle, instruits en trois jours attendent encore la création d’une compagnie qui corresponde à l’étendue de leur connaissance. Au même moment, ceux qui élaboraient une démarche fondamentale étaient délaissés par les financements et les arts se nourrissaient de ce poison incise à côté de l’augmentation exponentielle du nombre de pratiquant. Pour employer un gros mot, je dirais que là également, nous avons été tranquillement baisés. Et, un malheur n’arrivant pas tout seul, les festivals se sont multipliés dans la même période, rivalisant d’amateurisme et de mal organisation, érigeant le ridicule en valeur suprême, fabriquant, d’un côté, une masse de prostitués et de l’autre, des maquereaux toujours disponibles et toujours imbus de la confiance que placent en eux « nos amis les Africains ». Tout le monde le sait, la langue française d’un bon Africain se résume à deux phrases : « aidez-moi », « merci M’sieur ». C’est vraiment dégueulasse ! Aujourd’hui, l’argent est fini, l’amour terminé. La démarche fondamentale reprend son petit bonhomme de chemin. Et l’on peut observer que la discipline reprend ses droits. Dans cette démarche fondamentale en effet, la discipline est le vocable clé. Elle considère qu’aucun artiste, aucun créateur ou maintenancier de rêve, n’est suffisamment outillé pour enseigner l’art et la maintenance du rêve à un autre artiste. Elle considère que l’art est une discipline personnelle induite par des capacités personnelles mais que la fréquentation de personnes plus expérimentées permet de découvrir en soi. Il n’y a d’enseignement artistique que la narration d’un certain nombre d’expériences, la mise à disposition d’un certain nombre d’informations permettant de creuser en soi son propre savoir-faire. Former au théâtre par exemple, ce n’est pas apporter une connaissance sur le savoir-faire, c’est pousser à le découvrir en soi. C’est une démarche sportive. Il n’y a pas de professeur, il n’y a que des coachs. Quand j’encadre des personnes dans un domaine artistique, la première chose qu’elles découvrent est ma propre incapacité dans le domaine. Si elles ne sont pas capables d’abord de me dépasser, ensuite de se surpasser, elles n’auront été capables de rien. J’ai expérimenté cette démarche depuis une vingtaine d’années et, sauf l’humilité, j’aurais été fier de citer certains noms qui font également la fierté de leurs concitoyens. Voilà pourquoi, quand Alougbine Dine m’a demandé d’intervenir à l’École Internationale de Théâtre du Bénin, je me suis précipité sur l’occasion. Le principe d’échange qui y règne fait partie de mes préoccupations personnelles. Les élèves de cette école, tous de niveau universitaire ou post universitaire, ne pouvaient pas atterrir là s’ils ne portaient pas en eux ce geste de vie délibéré qui les place en position privilégiée afin qu’ils exploitent radicalement toutes les opportunités de construction que le continent et le monde entier leur offre. Nous avons causé plus de quarante heures sur la communication théâtrale. Et chaque fois que je les revois, le débat se poursuit. Comment peut-on ne pas être heureux de cette démarche et féliciter Alougbine Dine pour sa témérité ? Camille Amouro
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