Cultures, Théâtre et émergence
Conférence à l’occasion de la journée internationale du théâtre
Cotonou, Centre culturel français, 2 avril 2007
Par Camille Adébah Amouro
Je suis sensé dire ce matin que la culture et donc le théâtre peuvent
contribuer à l’émergence de l’économie béninoise. Au changement, pour
employer le terme en vogue.
Si cette conférence n’avait pas été reportée pour cause de péripéties électorales,
j’aurais eu en face de moi le promoteur du changement. J’aurais indiqué au
gouvernement comment les défis à relever sont immenses au regard de la
pagaille institutionnelle actuelle. Les habitudes sont en effet têtues et les
psychopathes qui ont induit la galère ambiante ne désarment pas. Ils sont
organisés en mafias. Pour de vrai ! Comme au cinéma, avec des barons,
l’endogamie, les coups bas, des tueurs et autres mercenaires congolais… Et
ils ne font pas comme s’ils n’existaient pas. Si bien que les confusions
politiques successives auxquelles nous sommes soumis à grand coup de
messianisme, d’agitations politiques stériles, de tâtonnements infructueux,
de scoops médiatiques d’une flagrante grossièreté me semblent dérisoires.
Comme ce cadre du centre culturel français ne me parait pas tout à fait adapté
pour évoquer des questions aussi sensibles sur notre politique intérieure.
J’avais
prévu de démontrer d’abord que l’économie est culturelle et proposer,
comme je l’avais déjà fait en direction du ministère chargé de la culture,
un certain nombre de mesures concrètes fondées sur la politique de
l’existant, une législation plus rigoureuse, la décongestion des services,
la précision des missions assignées aux cadres ainsi que la création et la
promotion d’une norme béninoise.
Le contexte ayant changé, je vais donc demeurer vaguement théorique et dire tout de même dans un premier temps qu’il y a un lien entre la croissance et l’ancrage dans sa propre culture. Je vais ensuite aborder le comportement en art au Bénin et finir sur la pratique théâtrale. Nous verrons ainsi, puisque nous sommes entre nous, que dans sa configuration actuelle, le théâtre ne peut rien apporter au Bénin. Sauf s’il commence à se nourrir de travail, de cohérence dans le discours, de pertinence dans le procès de communication, en somme, s’il devient du théâtre.
L’économie est culturelle
Et je commence par un constat. Les pays émergents ont une caractéristique
commune. Ils ont préservé leurs noms, leurs langues, leurs religions
traditionnelles, leurs façons de s’habiller, leurs fêtes, leurs arts
culinaires, leurs habitats, même si l’Anglais est relativement parlé dans
tous ces pays qui comptent quelques buildings dans le style occidental et où,
quelques fois, certaines minorités s’habillent en costumes occidentaux et
pratiquent des religions d’inspiration occidentale. Rétrospectivement, l’ère
Meiji, a propulsé le Japon dans sa puissance économique actuelle, dans les mêmes
conditions culturelles.
Au Bénin, la plupart des prénoms sont d’origine étrangère. L’habitation
traditionnelle, au lieu d’être améliorée a été purement remplacée par du
béton, sans aucun souci esthétique. Les tenues vestimentaires d’apparat
officielles n’ont aucune inspiration locale. Dans les galas officiels, les
mets servis et la manière de les manger, sont loin de refléter nos réalités.
En ce qui concerne les fêtes, seules deux sur une dizaine sont spécifiquement
béninoises et à y voir de près, elles ne correspondent à rien de national.
Bref, culturellement, le Bénin et les autres pays sous-développés se situent
à l’antipode des pays émergents.
Cette coïncidence entre le sous-développement et l’aliénation culturelle ne
se justifierait pas si a contrario il n’y avait une coïncidence entre la
culture des pays émergents et leur décollage économique.
C’est que la culture n’est pas un domaine. C’est la totalité des domaines
de l’activité humaine, donc de l’économie que je définis comme la capacité
qu’ont les cultures d’adapter les besoins des individus aux produits
disponibles, le processus de recherche de nouveaux produits, soit pour compléter
les disponibilités, soit encore, ce qui est idéal, pour prévenir de nouveaux
besoins. Aussi les catégories de production et de consommation déterminent-elles
le fait économique. La manière de produire et même ce qui est produit est
tout aussi culturel que la manière de consommer et ce que l’on consomme.
Imaginons la moitié des Béninois s’habillant à la mode béninoise, avec du
tissu fabriqué au Bénin par des ouvriers et artisans béninois. Ce serait
aussi normal qu’une Thaïlandaise en robe de soie ou un Anglais en nœud
papillon. Evaluons ensuite le nombre d’emplois ainsi créés dans la
production des matières premières, dans leur transformation, dans
l’artisanat…, le montant des frais d’importation économisés et leur
impact sur la balance commerciale, le montant des exportations possibles et leur
impact sur la balance commerciale, l’impact de toute cette chaîne sur la créativité
des Béninois et les possibilités que celle-ci induit…
Imaginons ensuite que le Bénin dispose d’une véritable convention
d’urbanisme qui impose des types de façades à des architectures spécifiques
selon les zones. Imaginons que ces façades sont inspirées de nos réalités
historiques ou de notre architecture traditionnelle et que l’espace urbain est
organisé, dans chaque zone compte tenu du type de communication intergénérationnelle
inhérente. Calculons ensuite l’impact économique sur l’emploi et la
transformation des matériaux locaux, l’impact sur la créativité des
architectes, décorateurs et urbanistes, l’impact sur la recherche
scientifique, l’impact sur la santé et le développement…
Imaginons que dans la majorité des foyers, la moitié des récipients soient
fabriqués sur place, sans être ni moins beaux, ni moins usuels… Evaluons la
capacité à la modernisation de la fabrication de ces récipients, l’évolution
de leur esthétique, l’économie générée par rapport aux récipients importés
et l’impact sur la balance commerciale…
On pourra multiplier les exemples. Pour en revenir aux fêtes, elles reflètent
une culture et combinent la majorité des façons de vivre et des façons d’être.
Les fêtes du Bénin reflètent tout simplement une perte d’âme des Béninois,
assujettis, plus que jamais, à l’importation de valeurs et dépendant donc de
produits externes conçus pour ces valeurs.
La réduction des importations de produits culturels, en rééquilibrant la
balance commerciale, favorise l’augmentation de la production, développe la
créativité compte tenu des réalités actuelles, modernes, et peut ainsi
insuffler une meilleure politique fiscale. Dans ce cercle vertueux où
l’inflation est maîtrisée, de petites et moyennes industries sortent du
secteur informel et, de plus en plus grandes et nombreuses, vont conquérir des
marchés régionaux et internationaux.
Il est important de noter qu’en y intégrant certaines denrées alimentaires,
le poids financier des produits culturels est loin d’être négligeable au
regard de l’ensemble de la chaîne de production et de consommation.
Globalement, il peut passer de la troisième à la deuxième dépense des ménages
moyens.
Les dépenses culturelles correspondent aussi bien aux équipements, qu’aux
sorties, aux cérémonies et aux vêtements.
Les équipements, c’est la télévision, la radio, les appareils électroménagers,
les récipients et divers couverts, la vidéo, les meubles, l’ordinateur, les
livres, disques ou cassettes… Ces dépenses ont aussi un impact sur le coût
du logement, celui-ci intégrant la consommation électrique.
L’analyse de la production nationale et du marché intérieur des produits
culturels, en 2006, montre comment le processus de production et de
consommation, est essentiellement culturel. Il est utile de remarquer que le
contexte général de la concurrence mondiale, l’étendue du marché national
et le niveau de nos moyens de transformation nous limitent concomitamment pour
la plupart des produits de l’industrie de l’information. En revanche, pour
d’autres produits, la faiblesse de la production s’explique, soit par
l’absence de volonté politique, soit par une faille dans la culture
productive. C’est le cas des vêtements, dérivés de quincailleries,
certaines boissons et autres, couverts.
Quant à la consommation, elle nous indique l’ampleur de l’aliénation
culturelle au détriment de nos propres richesses et son impact sur la balance
commerciale. Même sur le plan alimentaire, des habitudes culturelles nouvelles
nous détournent, de manière progressive mais certaine, de nos richesses en
denrées, au point de compromettre l’autosuffisance alimentaire. Alors que le
pain et le café font partie des habitudes urbaines depuis peu, remplaçant
« la pâte couchée » et l’infusion d’écorces de caïlcédrat
ou de quinquélibat, dans certains pays anglophones, le petit déjeuner est
demeuré traditionnel, y compris dans de grands hôtels : les buffets se
composent aussi bien de thé ou café que de bananes frites, du haricot bouilli
ou du piron. De même, à Cotonou, les pâtes remplacent l’igname frite et le
beignet de haricot, la bière le cakpalo, le Gin, le Sodabi...
Si nous sommes tenus d’acheter ce que nous ne pouvons pas produire, nous
pouvons au moins consommer d’abord ce que nous savons produire.
La
participation au commerce international, condition d’une augmentation de la
croissance, exige la production de biens et services répondant aux besoins du
marché. Dans le triple contexte d’un petit pays sans ressources minières
notables dont les recettes fiscales représentent 90% des recettes budgétaires,
d’intégration économique et monétaire et d’application du Tarif Extérieur
Commun, il est urgent de se positionner avec des produits compétitifs par leur
spécificité et leur coût et qui visent le marché national au premier chef.
La part de la culture dans ce marché est notable.
Si François Mitterrand, avait, en son temps, prôné « l’exception
culturelle », c’est parce que le secteur de l’information au sens
large, représentait déjà, dans les années 1990, la moitié du PNB des
Etats-Unis. Dans le même temps, le chiffre d’affaire de l’industrie du cinéma
planait autour de 200 milliards de francs CFA en France, celui de
l’industrie du livre était à son paroxysme, alors que le déficit français
était immense dans la facture instrumentale et les nouvelles
technologies. En prônant
« l’exception culturelle », les Français ont voulu résister à
la puissante mécanique nord-américaine et japonaise, gagner du temps et ouvrir
une brèche à leur propre production émergente. « L’exception
culturelle » est donc un combat commercial avant d’être un souci de cohésion
culturelle. Evidemment, l’un ne va pas sans l’autre.
En ce qui nous concerne, les habitudes de consommations actuelles, si elles
s’avèrent illogiques au plan macro-économique, irresponsables au plan micro-économique,
inconscientes dans le domaine de la créativité, aux sens où nous venons de
l’apercevoir, ces habitudes-là ont progressivement généré chez le citoyen
béninois un complexe d’extranéité qui influe négativement sur son mental,
développe la paresse physique, l’incurie intellectuelle, la suffisance
morale, la négligence de l’environnement, tout en considérant la culture
comme un vaste magasin d’objets exotiques où seuls certains ont accès parmi
les plus bavards, les moins humbles, les plus habiles.
Les gouvernements béninois successifs ont ainsi ratifié toutes les conventions
culturelles internationales sans s’être jamais demandé quelle est leur
culture, et donc, sans en avoir jamais réellement profité.
Sans jeter le bébé avec l’eau de bain, l’on peut constater que dans
certains domaines, des efforts ont été entrepris. Mais détachés de
l’ensemble des priorités, ils apparaissent comme vains. On peut citer
l’alphabétisation et la formation des cadres.
Au
demeurant, l’investissement dans la formation de cadres doit tenir compte du
fait que la culture sert l’économie, que le mode de production décrit un
espace de culture qui est bien souvent aussi celui de la production agricole,
artisanale ou industrielle. L’action culturelle permet, par ailleurs la
création d’emplois dans de nombreux secteurs, notamment : le tourisme,
les industries culturelles, la communication.
De manière générale, l’action culturelle intervient dans l’appréhension
des besoins économiques et accompagne le processus de production par
l’identification claire et rapide des possibilités, une appréhension des
habitudes de consommation et une interconnexion des domaines complémentaires.
Il
ne me semble pas que cette vision soit celle du gouvernement actuel.
Je m’en arrête là pour vous renvoyer simplement aux conséquences qu’implique ce constat dans l’étude que j’ai réalisée récemment pour le ministère chargé de la culture.