Arts plastiques au Bénin

ILLUSIONS ET PIÉGES

Les arts plastiques et singulièrement la peinture sont très sensibles aux bouleversements socio-économique, politique, et culturel que connaît le Bénin. Avec l’adoption du libéralisme à l’issue de la conférence nationale de février 1990, les arts plastiques affichent un regain de vitalité certain. Le nombre des peintres ou des gens qui se réclament comme tels, et dans une moindre mesure les sculpteurs s’accroît considérablement. On dénombre environ un vernissage par quinzaine, notamment à Cotonou. Le Centre culturel français cesse d’être le cadre privilégié pour exposer des oeuvres d’art. Les bars - restaurants et les hôtels , de nouveaux lieux tels que les centres culturels américain et chinois, Africréation, le hall des Arts et les stades accueillent les artistes et leurs oeuvres. La prolifération des sessions de formation, les symposia ainsi que les résidences d’artistes traduisent par ailleurs la vitalité des arts plastiques au Bénin. De sorte que, de plus en plus de Béninois acceptent de se rendre aux expositions d’oeuvres d’art ou de s’arrêter devant des artistes qui sous prétexte de symposium ou d’atelier de formation travaillent en pleine rue. En décembre 1996, “ Les ateliers Abayi ” créent l’événement en réunissant un symposium de la jeune création ouest-africaine. Depuis l’avènement du renouveau démocratique, c’ est la première fois que Cotonou rassemble des éminences grises plastiques venus de Burkina-Faso, Côte-d’Ivoire, Ghana, Mali, Nigéria, Sénégal, Togo, et bien sûr du Bénin. Au cours de la même période, Romuald Hazoumè reçoit le prix d’art moderne ”Georges Maciunas ” en Allemagne. Le peintre des mystères est le deuxième lauréat de ce prestigieux prix. Le prix est attribué tous les 47 mois en hommage au célèbre peintre lituanien Georges Maciunas décédé à 47 ans.

L’année 1997 finissant aura été marquée par trois grandes rencontres plastiques : l’exposition “ Veilleurs du monde ”, qui a regroupé des artistes tant africain qu’européen, les “ Présences Allad’Art ” à Adanhounsa et enfin les résidences d’artistes inaugurées en octobre par Africréation.

 PIÈGE

Cependant, affirmer que les arts plastiques béninois recherchent encore ses lettres de noblesse, relève d’un truisme pur. C’est à dessin que le critique d’art Camille Amouro affirme qu’“ il y a un grand piège à traiter des arts plastiques au Bénin ”[1]. Et, appréciant la différence entre l’art et l’artisanat constate que des artisans d’hier deviennent des artistes d’aujourd’hui à la faveur “ du coup de foudre d’une personne extérieure à leur culture ”[2]. Une telle observation pose le crucial problème de la définition de l’art contemporain africain en général et de celui du Bénin en particulier.

En juillet dernier la “ Médiathèque des diasporas ” a organisé un forum sur le thème : “ Des interactions entre l’art et l’artisanat ”[3]. Les divergences de vue au cours de ces assises qui ont réuni des journalistes ,des artistes et des promoteurs culturels, montrent que ce vieux débat reste d’actualité. Pour certains, “ l’artiste est celui qui crée par amour pour l’art ; chaque création est unique ; elle se fait dans des circonstances particulières que seul l’auteur connaît ”. Pour d’autres, “ il y a un artisan dans chaque artiste ”. D’autres encore estiment qu’il n’y a “ aucune différence entre les deux ”. Globalement , on considère que l’artiste crée des oeuvres de valeur et uniques, des œuvres bien inspirées alors que l’artisan produit des articles utilitaires, reproductibles à souhait. L'artisan devient le réaliste, esclave de la nature et de ses êtres qu'il représente tels qu'ils sont et non tels que son intelligence et son imagination les perçoivent. Il ne joue pas avec les formes.

A contrario, l'artiste va au-delà des apparences pour recomposer le monde selon ses goûts. Les peintres mettent un accent particulier sur l'équilibre des couleurs, mais se refuse à respecter les vieux canons enseignés dans les écoles des "Beaux Arts" occidentaux. De la même manière, comme pour répondre à ceux qui croient que l'Afrique n'a d'art que d'art figuratif et fonctionnel, les jeunes artistes s'inspirent de l'héritage traditionnel local pour créer des formes nouvelles. La recherche de l'originalité les pousse vers des matériaux qui compromettent la résistance des œuvres : la terre sur toile les couleurs végétales, les billets de banque, les jutes, des objets récupérés tels que les restes de journaux et de livres, de filets de pêche et de fenêtre etc. La fragilité des matériaux utilisés préoccupe l'historien d'art Joseph Adandé qui se demande si nos plasticiens songent à s'immortaliser[4].

La facilité constitue également un danger qui menace les arts plastiques béninois. "L'art est devenu un fourre tout", s'indigne Joseph Kpobly, plasticien décorateur de télévision et de cinéma. Pour justifier leurs maladresses, certains artistes n'hésitent pas à affirmer qu'on connaît en Europe, de grands peintres qui ne connaissent pas le b a ba du dessin. Vu les exigences de la sculpture, le nombre sans cesse croissant des peintres justifie que les plasticiens béninois tombent dans une certaine facilité, conséquence de la trop grande liberté d'expression qu'ils s'octroient et que j'appelle du "libertisme".

Ce libertisme engendre un art contemporain que Joseph Adandé éprouve des difficultés à définir : "une chose de rien", dit-il. Un art sans boussole réelle. Les artistes, notamment les jeunes fonctionnent au rythme des sessions de formation qui les déforment. La colère de Joseph Kpobly est totale à ce niveau : "On pense que l'art n'est pas une profession ; que n'importe qui peut le faire. Aujourd'hui, on croit qu'on peut confectionner des artistes. Des marchands d'œuvres d'art, aidés de quelques critiques, lancent des artistes en imposant leurs tendances". La preuve, renchérit Grégoire Noudéhou, décorateur lui aussi, "c'est que les œuvres de tels artistes ne sont pas consommées sur place. Rien ne permet d'exister demain à partir de cet art". Pour sa part, Dominique Kouas, peintre et sculpteur, fustige la conception des programmes des sessions qui sont, selon lui, loin d'être comparées aux écoles des "Beaux Arts".

Pour sortir de l'ornière M. Kpobly préconise l'organisation de session de formation de longue durée et la création d'écoles des "Beaux Arts". Kouas insiste sur la qualité des formateurs. "Après tout, l'enseignement est un transfert de méthodes et de savoir, et il n'est pas possible d'espérer ce transfert si l'on n'en pas reçu soi-même".[5]

Le regain de vitalité que connaissent les arts plastiques au Bénin, cache les lacunes des artistes dont certains sont parfois incapables de dire les sources d'inspiration de leurs œuvres. Il est évident qu'il existe de bons grains non seulement porteurs d'espoir, mais qui nourrissent aussi le présent dont héritera la postérité.

Pascal ZANTOU


[1] Amouro Camille, “ Pratiques artistiques au Bénin ”,texte inédit, novembre 1996. 

[2] Idem.

[3] “ La nouvelle des diasporas ”, N° 005 du 21 septembre au 20 octobre 1997.

[4] Joseph Adandé, "Art contemporain et dérangement", conférence à Africréation, 1997.

[5] La nouvelle lettre des diasporas, N° 003 du 21 juillet au 20 août 1997, p. 2.

 

 

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