A propos du statut de l’artiste au Bénin

Les motifs de la mobilisation actuelle

Trois motifs immédiats expliquent la détermination actuelle des artistes du Bénin, principalement ceux du spectacle vivant, sur la question de leur statut.

Premièrement, le constat, au sein du ministère chargé de la culture, d’un bâclage institutionnel, avec des ministres de moins en moins disposés à prendre en compte les besoins de la population et de moins en moins informés sur l’actualité des pratiques. En 2003, tétanisé par sa promotion inespérée, soumis aux normes universelles de ses techniques managériales d’une autre époque[1], ignorant totalement la réalité des pratiques artistiques au Bénin comme partout ailleurs et, de fait, le sens de sa propre mission, le tout nouveau ministre de la culture organise, avec certaines associations, une fin de semaine méditative dans un village hôtel, en évitant soigneusement de mêler à la détente, ceux qui par leurs formations et leurs pratiques quotidiennes, réfléchissent sur l’art et la culture au Bénin. C’est à ces journées de détente qu’il a abordé la question du statut de l’artiste sous la forme d’un show (apparat local et discours creux) comme priorité de son département, c’est-à-dire comme un dossier classé.

Deuxièmement, la frustration de certains artistes et praticiens des ministères qui n’ont pas été associés à ce week-end de gala et qui constatent – un malheur ne venant jamais seul – leur propre fragilité devant l’augmentation sensible du taux de mortalité chez les artistes et, pis, l’impuissance de ceux-ci à se faire soigner lorsqu’ils tombent malades. Pas moins de cinq artistes ont rendu l’âme en un an, parmi les plus créatifs, et le sort de leurs familles respectives reste plus que problématique. C’est que les artistes qui ont choisi de ne faire que cela n’ont aucune sécurité sociale et, au peu de respect qu’ils inspirent aux yeux du public viennent s’ajouter l’âpreté des sources de survie, l’incertitude du lendemain et l’inspiration vers la prostitution et la mendicité comme garantie générale de stabilité professionnelle. Ainsi, sous l’impulsion de Koffi Gahou qui a initié un « jeudi bleu[2] » sur la question, un comité s’est formé pour réfléchir et aboutir début novembre 2004, au bout d’un certain nombre de réunions, à un projet du « statut de l’artiste au Bénin ». Les dispositions de ce projet donnent à l’Etat la responsabilité de légiférer sur la condition d’artiste au Bénin, par la définition des contours, l’instauration d’une « maison des artistes », la création d’une « caisse autonome d’amortissement de la diffusion des œuvres artistique au Bénin », ainsi que les cadres juridiques et économiques du travail des artistes.

Troisièmement, les réflexions qui ont suivi l’échec, au mois d’octobre 2004, de la tentative de création d’une pièce de théâtre, « L’os de Mor Lam », d’après le conte de Birago Diop, par Tola Koukoui. Alors que les trois comédiens commis pour créer ce spectacle ont réclamé leur contrat, le metteur en scène les a tout simplement rabroués en leur ordonnant de ne pas jouer si le contrat était une condition. Ils n’ont pas joué et le metteur en scène n’a mieux trouvé à faire que de lire le texte au public tolérant, trop tolérant, devant ce mépris. La honte collective de la corporation a suscité au « jeudi bleu » suivant une réflexion sur le respect du public. C’est au cours de cette réflexion que des acteurs de théâtre ont envisagé l’affirmation du respect de leur statut, d’abord, en se retirant des regroupements politico corporatistes existant, ensuite, en définissant, à travers une communauté d’intérêts, les conditions de satisfaction du public et donc de respect mutuel, par la mise en œuvre d’une corporation sélective, efficace, professionnelle, dynamique. Le respect du public présuppose sa satisfaction et l’auto respect au sein de la corporation. Normalement, cette nouvelle structure, plus souple, plus indépendante et plus faisable ne devrait pas tarder à voir le jour.

Les dispositions présentes

Tout ce bouillonnement se justifie par l’absence d’un cadre institutionnel clair qui aurait pu être, effectivement, le travail prioritaire du ministère chargé de la culture. Bien sûr, le Bénin dispose d’une Charte culturelle, d’un Code du travail, d’un Code de sécurité sociale et d’une loi portant création, organisation et fonctionnement des offices à caractère social, culturel et scientifique. Bien sûr, en tant que citoyens béninois, les artistes béninois devraient retrouver dans ces cadres institutionnels, les conditions d’exercice de leur activité. La condition est que le ministère chargé de la question les distingue, veille à leur application, décèle, sur le terrain, les insuffisances de ces textes et œuvre à leur correction. Mais le peu de considération sociale accordée aux artistes assimilés à des amuseurs publics, le peu de cran accordé au ministère de la culture même, au point de ne pouvoir le concevoir tout seul, au point de n’y nommer que des « ministrables » qu’on ne juge efficaces nulle part ailleurs, le flou qui entoure le travail de l’artiste, généralement pris pour un individu oisif ayant échoué dans les études, la mystification globale entretenue par des mauvais artistes qui occupent hélas ! les têtes d’affiches dans une arène peu cultivée, tout cela rend difficile la vision de clarté nécessaire pour aboutir à des textes plus clairs. D’ailleurs, ces textes dénotent parfois de contradictions monstres, tout confectionnés par des « spécialistes », qu’on n’a pas besoin d’être polytechnicien pour déceler.

Or, des conseillers culturels formés à grand frais par l’État béninois sont employés dans ce ministère, des praticiens formés dans le monde entier réfléchissent de temps en temps sur les pratiques et des techniciens employés dans le monde entier attendent au Bénin d’être sollicités ailleurs. Il y a donc un gaspillage des facultés intellectuelles de l’État béninois, entretenu aux hauts niveaux, qui dispose définitivement la culture comme un folklore au sens péjoratif et la création comme une plaie. C’est cet engagement au sabotage de l’intelligence béninoise qui est à la base des tergiversations et dégâts qu’entretiennent, avec frustration, les autorités du ministère qui se vengent ainsi d’occuper le poste le moins rentable du gouvernement, en distribuant à leur tour beaucoup de frustrations qui, historiquement, provoquent des renversement spectaculaires. Cet héritage que seule l’intelligence peut guérir est ancré. Et cette intelligence ne peut provenir que de la part des artistes et intellectuels patriotes.

Le projet Koffi Gahou

Le projet de statut initié par Koffi Gahou et un groupe d’artistes constitués, a le mérite d’être suscité par des artistes. Il présente pour l’instant – la discussion n’est peut-être pas close – un certain nombre d’incohérences parmi lesquelles trois majeures qu’il me paraît nécessaire de relever.

La première incohérence est que tout en citant le cadre juridique dans lequel s’inscrit le projet de statut, sa rédaction s’est comportée comme si rien n’avait existé auparavant. Ainsi, il n’est pas évident que ce que le projet considère comme « La Maison des Artistes » ne corresponde pas, du point de vue des attributions, pour une large part, à l’actuel bureau béninois des droits d’auteurs. En réalité, pour ne pas mettre la charrue avant les bœufs, il aurait fallu, tout d’abord, décanter la situation actuelle, en remettant l’actuel BUBEDRA dans notre cadre constitutionnel qui dispose d’une liberté d’associations et dégage l’État de la tutelle de toute les activités nationales. Autrement dit, il aurait fallu, si le BUBEDRA n’était pas efficace, créer un cadre de concertation parallèle et concurrent et obliger l’État à le reconnaître en tant que tel sur la base de la puissance démontrée sur le terrain. Ou alors, par le lobbying, intégrer les préoccupations supplémentaires au mandat du BUBEDRA si l’on pense que le BUBEDRA est capable de garantir les préoccupations nouvelles.

Ensuite, seulement ensuite, sur la base des accords conclus avec le gouvernement dans un cas de figure ou l’autre, proposer au gouvernement, en tant que BUBEDRA ou en tant que « La Maison des Artistes » un projet de loi portant statut de l’artiste.

Au lieu de cette double démarche, le comité a préféré, dans un seul et même document, créer une association régie par la loi de 1901, tout en proposant des dispositions juridiques dont le document ne précise jamais qui en sera l’auteur.

La deuxième grande incohérence du document est contenue dans son article 65. Le document y propose un comité préparatoire de sept membres dont quatre représentants des associations et syndicats d’artistes. Or, ces associations et syndicats d’artistes, eux-mêmes régis par la loi de 1901 sont une certaine quantité et leur légitimité est de plus en plus contestée. Et pour cause. Une association ne peut pas être autre chose qu’une association. C’est-à-dire que l’adhésion demeure libre et l’association ne saurait, en aucun cas prétendre représenter systématiquement tout individu appartenant à une corporation, de même que l’association ne peut s’ériger ni en législateur, ni en unique interlocuteur de l’État.

Par le fait, en réintégrant une pratique ouvertement inefficace, vestiges de l’État socialiste, stigmatisée par l’arnaque et la mystification d’associations constituées parfois de leur seul bureau qui prétendent intervenir au nom des artistes, lesquels ont la spécificité de ne généralement pas avoir un nom commun, le projet de statut, devenu au fil des pages projet d’association de loi 1901, s’enterre tout seul. La création effective de ladite association ne saurait qu’être un folklore supplémentaire que le ministre de la culture aura plaisir à inaugurer à condition qu’il y ait la télévision.

D’ailleurs, et c’est la troisième grande insuffisance du document, l’article suivant laisse le soin au ministre de fixer les modalités d’application de ce document. A la fois, on crée une association régie par la loi de 1901 et on accorde le droit au ministre de décider au nom de cette association. Bref, tout ceci a des allures d’une expertise à la béninoise, d’un texte de plus, d’une structure supplémentaire.

Et si on parlait professionnalisme ?

En revanche, le projet autour du spectacle vivant me parait davantage porteur. Suggéré par des professionnels issus de diverses écoles, avec une régularité dans la création, une réputation internationale pour la plupart, ouvert à d’autres professionnels répondant à des critères prédéterminés, ce dernier projet ne vise pas à faire des gens du spectacle vivant des marchands du ministère de la culture. Son objectif clairement défini est de faire respecter la profession en organisant un système d’entraide sociale et en proposant une protection juridique de l’artiste au regard de tous autres opérateurs. A terme, ce regroupement de gens de spectacle proposera une grille de salaire, des formations complémentaires, un système d’assurance et se dotera de structures administratives professionnelles pour régir les métiers du spectacle au Bénin et en Afrique.

L’autre atout de ce dernier projet est qu’il est en dehors de l’amalgame et ne s’ouvre qu’à des individus reconnus comme artistes selon des critères bien définis. Et cependant, il se refuse à s’enfermer dans des considérations nationales qui sont contradictoires à l’évolution actuelle du spectacle vivant en Afrique. En clair, il s’agit d’un lobby de professionnel qui n’a aucun souci politique, aucun besoin de positionnement au regard de quelque ministre de la culture, mais un besoin de création permanente garantie par un salaire conséquent.

Camille Amouro


[1] L’arrêté portant nomination des responsables de projet au sein du ministère en est une des nombreuses preuves, s’il en est besoin.

[2] Rencontres hebdomadaires entres artistes, gens de médias et universitaires à La Médiathèque des Diasporas, à Cotonou.

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Révision : 15 février 2007 .