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LE COMPLOT DES DICTATURES AFRICAINES ET DU PACTE COLONIAL CONTRE LA CRÉATION INTELLECTUELLE

Par Ayayi Togoata Apédo Amah*

L’Afrique sinistrée par la faim, les génocides et les coups d’État, clochardisée, la main décharnée prolongée d’une éternelle sébile de mendiant est l’image caricaturale de notre continent imposée au monde entier par l’Occident chrétien à travers ses médias. L’image est peut-être forcée, mais elle n’en recèle pas moins une part de vérité : des peuples incapables de maîtriser leur destin du fait d’un dénuement matériel et technologique d’une part, et d’une misère intellectuelle d’autre part. Cette double misère est le résultat d’un complot ourdi par le néocolonialisme et les élites politiques et intellectuelles africaines ligués contre les peuples d’Afrique dont ils redoutent que la libération ne soit la fin de leurs privilèges indus et du pillage multiseculaire.

L’héritage colonial continue à peser très lourd dans nos pseudo-Etat-Nation prétendument indépendants. Est-il besoin de rappeler que la colonisation de l’Afrique a été placée sous le signe de la négation, de la substitution, de la dépossession et de l’anéantissement ? Il a donc fallu nous civiliser, nous catéchiser, nous alphabétiser tout en faisant de nous des sous-hommes car la magnanimité de l’Europe ne se rabaissa jamais au point de reconnaître dans le Négro-africain un homme à part entière auquel pouvait s’appliquer comme au Blanc la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

N’ayant inventé ni la roue et encore moins la poudre et la boussole, nos facultés intellectuelles étaient mises en doute quand elles n’étaient pas purement et simplement niées. Une fois le complexe d’infériorité intériorisé par le colonisé, le colon avait accompli sa " mission civilisatrice " avec succès. En effet, les vraies conquêtes de notre époque sont les conquêtes sur l’esprit. Raison pour laquelle la colonisation a toujours pris le soin d’adjoindre des prêtres aux militaires. Une fois la conquête de l’esprit achevée, les corps expéditionnaires sanguinaires ont regagné les métropoles en héros, laissant sur place quelques commandants de cercles et administrateurs pour gérer les colonies en attendant la formation de cadres colonisés pour la relève.

En ce vingtième siècle finissant, il n’est que des dictateurs archaïques, complètement déphasés par rapport à l’évolution de l’humanité pour recourir encore à des conquêtes territoriales. Saddam Hussein d’Irak en a fait l’amère expérience en tentant d’avaler sans coup férir le richissime Koweit. Il régurgita avec fracas le Koweit qui se coinça en travers de sa gorge et son pays perdit son indépendance.

Nos indépendances truquées octroyées en 1960, loin d’être une révolution ne furent qu’une relève, une vulgaire passation de service. Les colons, sachant la valeur irremplaçable de la réflexion intellectuelle, ne manquèrent jamais de théoriser la colonisation et la suprématie de l’Occident chrétien sur le reste de l’humanité. Ils jugèrent les efforts de guerre trop coûteux pour maintenir militairement les conquêtes territoriales comme ce fut le cas en Algérie. Aussi confièrent-ils une parcelle de pouvoir aux Africains pour gérer à leur place le néocolonialisme avec des hommes de paille au pouvoir, trop heureux d’afficher les titres pompeux de président de la République, de ministre ou de député sur des cartes de visite dorées.

Puisque la conquête territoriale n’est plus d’actualité, la libération nationale qui demeure un projet en suspens n’est plus une affaire de force mais une conquête de l’esprit qui passe par la création intellectuelle, condition sine qua non du développement.

La création intellectuelle ne fleurit abondamment que chez les peuples libres ou en voie de libération. Qu’on se souvienne du leitmotiv d'Aimé Césaire lors des congrès des intellectuels et écrivains noir dans les années cinquante au cours desquels il ponctuait ses intentions sur la libération du monde noir par la formule incantatoire : " il faut créer ".

Or, pour créer, l’individu doit être décomplexé, avoir confiance en ses capacités, se considérer comme un fondé de pouvoir, selon l’admirable formule de Huenumadji Afan.

Contre l’arrogance politique et mandarinale, et la violence, l’intellectuel africain doit faire face et ne pas céder à l’intimidation et à l’autocensure. Nous devons vaincre le complexe qui consiste à nous considérer comme les nègres des intellectuels d’ailleurs. Nous sommes aussi capables que les autres, mais nous n’en sommes pas malheureusement toujours conscients. A preuve, le piratage éhonté des travaux scientifiques des universitaires africains par les pseudo-africanistes des universités françaises. Cessons donc d’introniser ces faux mandarins plagiaires à la science approximative en luttant pour nous donner les moyens d’avoir des revues africaines pour diffuser les résultats de nos recherches.

L’absence de revues scientifiques et la faiblesse des maisons d’éditions locales est un drame pour l’Afrique car elle a pour malheureuse conséquence le fait que les travaux de nos chercheurs ne profitent réellement qu’aux occidentaux.

Et c’est pourquoi Huenumadji Afan précise : " Il revient à chacun d’imposer sa contribution en s’inscrivant dans sa compétence et en exigeant qu’on tienne compte de cette compétence. Est donc pertinent le refus d’allégeance aux expertises douteuses, qui ne sont rien moins que des voies détournées d’asservissement, de mise au pas systématique, ou de règlement de compte. Est donc salutaire le rejet des ordinations et des investitures attardées et manipulées qui ne peuvent que consacrer la sclérose et museler la science. "

Il s’avère que la recherche scientifique en Afrique se retrouve à la périphérie du centre, du fait des moyens insignifiants que le pouvoir politique et institutionnel met à la disposition des universités et des instituts de recherche.

Les régimes dictatoriaux africains pilotés par des cancres et des demi-lettrés se sont acharnés à étouffer la réflexion intellectuelle qui est critique par définition. Pour ces régimes illégitimes qui s’apparentent au gangstérisme politique, toute critique est subversive.

La violence contre l’intelligence est multiforme. La forme la plus dangereuse n’est pas toujours celle qui s’exprime par la brutalité, la barbarie. La violence insidieuse est celle des institutions :école, confessions religieuse, administration, clans, réseaux, etc. Elle détruit souvent plus sûrement, plus efficacement, que la répression brutale. La censure, le mandarinat, l’intimidation et le carriérisme sont le terreau sur lequel elle prospère.

Le mandarinat est un concept d’essence fasciste et intimidateur qui se résume comme suit : il n’y a comme détenteurs du savoir que des élus intronisés par des institutions. Leur discours sont la norme sur laquelle les autres doivent s’aligner sous peine d’apparaître comme hérétique voire subversifs. Les partis uniques ont si bien résumé cette mentalité en exigeant que tous les citoyens, considérés comme des sujets des " Timoniers " et autres despotes obscurs, " regardent dans la même direction. "

Dans l’Afrique des indépendances truquées, on ne fera jamais assez l’éloge de la polémique. La polémique, de notre point de vue, nourrie par l’expérience sur le terrain de la critique a une valeur pédagogique certaine dans la mesure où elle permet de confronter sans complaisance les idées contraires, mais surtout de violer les consciences asservies par l’intimidation institutionnelle et politique, les dogmes, la tradition et tout ce qui donne l’impression d’aller de soi. En Afrique, plus qu’ailleurs, où l’aliénation s’est érigée en norme en raison de notre défaite, de notre résignation et d’un certain masochisme, la critique doit être subversive dans le sens positif du terme en tant qu’elle constitue une arme de libération au service du développement d’une humanité souffrante.

Au Togo, l’expérience de Propos scientifiques, une revue contestataire qui a choisi le canal du papier pauvre pour s’exprimer et faire émerger l’intelligence de l’épais brouillard de l’obscurantisme, du totalitarisme politique et de l’institution universitaire sclérosée et aliénée, est un exemple de ce qui peut se faire pour rompre avec la fatalité et la résignation des intellectuels. Dès sa création - qui constituait un défi en décembre 1985 - elle a dû faire face à l’animosité et aux tentatives d’intimidation de pseudo-universitaires et diplômés qui s’inquiétaient de savoir si nous avons reçu un adoubement mandarinal de La Sorbonne ou l’intronisation du pouvoir fasciste monopartisan de l’époque. Ces réactions étaient, somme toute, normales auprès de gens qui avaient peur de la critique et qui craignaient que la libération des élans et des énergies étouffées ne missent à nu leurs extraordinaires carences. Leurs positions fragiles et chancelantes risquaient d’être remises en cause dès lors que le slogan " la voix de son maître " était la béquille qui soutenait la fiction et la mystification de leur statut.

Propos Scientifiques s’est imposée contre vents et marées en prenant la voie difficile hors des sentiers battus des institutions néocoloniales chargées d’asservir nos peuples et de conforter un ordre du discours fasciste, colonialiste et foncièrement réactionnaire...

La revue Palabres est une autre initiative qui mérite notre soutien et notre soutien. Les fondateur sont togolais et camerounais : Sélom Gbanou et Dina Taïwé Kolyang. La création de Palabres est la conséquence d’un diagnostic, nous dit Sélom Gbanou dans son éditorial du premier numéro : " ... la crise africaine est fondamentalement intellectuelle. Et c’est dans cette perspective que Palabres est initié pour contribuer à décomplexer tous les élans générateurs de science chez l’Africain en lui offrant une tribune assez riche et variée où tous ses rêves, ses angoisses, ses opinions culturelles, politiques, sociales, économiques, métaphysiques... pourront trouver un support matériel pour leur totale expression, leurs réactions contre toute tentative d’annihilation et de tutélisation culturelles, tout effet de pesanteur qui font de nous la poubelle de toutes les friperies qu’elles soient intellectuelles ou matérielles ".

En un mot, il s’agit de faire échec au complot contre l’intelligence, qui paralyse l’Afrique.

Contribution au 2ème Forum des Diasporas

* Ayayi Togoata Apédo Amah est professeur de littérature à l'université de Lomé. Il codirige La Revue Propos Scientifique et publie dans plusieurs journaux et revues en Afrique. Il est actuellement Président de la Ligue Togolaise des Droits de l'Homme. La présente communication date de 1997.

 

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Révision : 09 novembre 2006 .