De l’intellectuel
Anticiper ! Telle devrait être notre mission
« Rappelle-toi d'où tu es tombé, repens-toi, reprends ta conduite première. »
Apocalypse, ll, 5
Pourquoi passer sa vie à chercher qui est derrière quoi au lieu d’admettre la vérité, de l’assumer, de se corriger et d’avancer ? Pourquoi réduire à ce point les possibilités de sa propre cervelle et ne pas chercher un ancrage lorsque la terre glisse sous vos pieds plutôt que de se débattre comme un rat pris au piège ? Qui a établi cet ordre où les uns devraient être des kamikazes et les autres, les fascistes, les esclavagistes et les obscurantistes, devraient indéfiniment tirer les ficelles ? A quoi servent les écoutes téléphoniques, les menaces anonymes, les campagnes d’intoxication si la réalité, elle, reste têtue et refuse de s’accommoder à la délation et au mensonge ?
Au vingtième mois de ce qu’on peut appeler maintenant, avec tristesse mais de manière froide, l’ère de tous les délestages continus, peu importe si dans le discours officiel elle se décline en émergence – celle des conflits sociaux déguisés - ou changement, on peut observer qu’il n’y a pas eu une semaine depuis lors, où l’on observe pas dans une ville ou dans celle voisine, la pénurie d’un produit essentiel : carburant, gaz, électricité, eau, téléphone, voire denrées alimentaires, et qu’il y a des débrayages et autres manifestations de mécontentement dans tous les secteurs d’activités malgré le mutisme et la tendance à l’endormissement des médias officiels. Mais plus pernicieuse et certainement plus dangereuse, c’est la pénurie d’intelligence et de compétences intellectuelles qui est la plus constante. On n’a jamais vu, en effet, tant d’échecs simultanés et consécutifs en un laps de temps aussi court.
Et pour camoufler cette rude inflation intellectuelle, que nous propose t-on ? Des titres. Des diplômes… et des slogans. Comme si la faim pouvait se laisser intimider par des yeux écarquillés. A la faim, il n’y a qu’une alternative : renoncer provisoirement à sa dignité, cas des marcheurs professionnels, ou faire volte-face, cas qui se prépare en sourdine et que les artifices de la politique politicienne n’ont jamais eu la force de maîtriser.
Or, le rôle de l’intellectuel face à une telle frustration, ce n’est pas de s’agiter dans les médias pour revendiquer sa part du gâteau. C’est d’agir. Et son action se situe dans la parole de la vérité. Son rôle, ce n’est pas de créer artificiellement une nouvelle classe, celle des intellectuels, ce n’est pas même de s’assimiler ou de ne pas s’assimiler tels ou tels autres intellectuels. C’est de prendre ses responsabilités d’individu vivant dans la cité en renvoyant d’une part à la cité l’image synchronique de ses dérives et en anticipant par ailleurs les solutions à ne plus expérimenter pour le mieux-être de tous.
Ainsi, la question, ce n’est pas de savoir à qui sert une telle vérité ou une telle autre. C’est d’exister tout simplement. C’est être capable d’anticiper. C’est avoir du vu. Etre capable de science et de poésie. Et même si tout ce travail est marginalisé par les contingences actuelles, il faut l’avoir fait. Au-delà de son nombril. En toute connaissance de cause et en toute responsabilité. Comme dit Huenumadji Afan : « toute conscience individuelle vraie doit toujours être en marche, sans respect humain, c’est-à-dire sans se préoccuper des réactions éventuelles du groupe ».
Voilà pourquoi nous écrivons. Voilà pourquoi les naïfs doivent intégrer le fait que tout le monde n’est pas à vendre. Et que même le cas échéant la liberté de certains coûte si chère qu’on peut craindre que les politiciens ne soient pas suffisamment riches l’acheter.
Camille Amouro