Reprendre la parole !

 

« Ne vous laissez pas entraîner par une majorité à faire ce qui est mal. »

(EXODE, XXIII,2)

 

A la conférence organisée par l’association « Nouvelle Ethique » au Chant d’Oiseau, à Cotonou, le 14 décembre dernier, je me suis rendu que mon silence n’était pas autrement recommandé. Que le silence de personne n’est particulièrement recommandé dans la régression universelle qui s’opère actuellement sous nos yeux, avec la complicité tacite de ceux qui ont pour mission de s’exprimer. Que l’arrogance et la violence avec lesquelles nous sommes astreints à ce silence ont leur limite et que cette limite est atteinte. Autrement dit, que l’on « ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre ». Voilà pourquoi, humblement et contre une résolution intime, j’ai accepté l’invitation de Vincent Folly à participer à nouveau à ce forum.

De quoi s’agissait-il ? De l’intellectuel et de la politique. Je n’en suis pas, à me demander, comme le groupe « Nouvelle Ethique », pourquoi Roger Gbégnonvi est entré dans un gouvernement pour lequel, pendant deux ans, il a œuvré ouvertement. Même s’il a toujours prétendu qu’un intellectuel ne doit jamais se mêler de politique. En revanche, je comprends l’inquiétude de ce groupe, de voir « la société civile » compromise par l’amalgame que cette nomination pourrait susciter, de voir chuter la crédibilité de cette « société civile » si tant est qu’elle apparaissait encore crédible à l’entendement de quelque crédule.

En vérité, le lobby qui a pris d’assaut tous les moyens de communication au Bénin, voici maintenant deux ans, avant de les céder à l’omniprésence de « La Haute Autorité », a péché par une double naïveté.

Premièrement, il a confondu la lutte pour la vérité avec la bataille pour le pouvoir politique, en se laissant abuser par des éléments infiltrés au point de ne plus pouvoir sérier les problèmes, de ne plus être capable de les appréhender dans leur dynamique propre, de ne plus être capable de s’élever à l’échelle globale de la pensée et de réduire ainsi le propos à des papotages, la passion à la haine, la réalité à des postulats. De fait, ce déferlement de violence verbale a engendré une atmosphère générale de mystification dans laquelle toute possibilité de réserve est interdite y compris, par ricocher, à ce lobby lui-même lorsque, une fois dégagé de la course, de manière aussi pernicieuse qu’inévitable, il s’est rendu compte de ses faux pas.

Deuxièmement, il n’a pas compris que toute omniprésence aboutit à la vulgarité et que la vulgarité a la vertu efficace de l’effacement, de la dévaluation, de l’ignorance de l’objet vulgaire. Elle bouche les oreilles de l’interlocuteur et agace, finalement, les sympathisants les plus attachés. Ainsi, j’ai pu entendre, le 1er janvier dernier, des militants, tout ce qu’il y a de plus engagé pour le gouvernement actuel, se détourner de l’image du chef de l’Etat saluant ses voisins, en regrettant : « il ne reste plus qu’à nous le montrer dans sa salle de bain. » Les grands maîtres de la Communication l’ont si bien compris, qui ont préconisé des campagnes, des saisons. D’ailleurs, il n’est pas besoin d’être polytechnicien pour comprendre que chaque fois que le lait est plus cher et aussi utile que l’eau, c’est que le lait est plus rare que l’eau.

Ainsi, pris dans le piège de la vulgarité, ce lobby a perdu la voix au moment où l’anarchisme du grand seigneur a cédé la place au culte de la personnalité. Il s’est trompé d’opportunité de clarification et doit comprendre maintenant à ses dépens une vérité qui date de la Grèce antique : la démocratie, c’est le pouvoir de la majorité sur la minorité, et parfois contre.

Au demeurant, cette conférence du groupe « Nouvelle Ethique » m’a permis de comprendre que la peur du lendemain est partagée, que les interrogations sur l’âpreté des événements présents sont générales, que le silence n’est plus d’or et que, sans être vulgaire ni pédant, il est désormais nécessaire d’avoir une parole régulière et pas répétitive portée par l’éthique et le souci de vérité. L’idée est de rattraper, autant que faire se peut, l’égoïsme d’une classe politique qui se refuse à l’opposition tant qu’elle peut être impliquée dans la dilapidation de nos sous et qui, tel un enfant gâté à qui on refuse un bonbon, se lamente, s’agite, se confond, chaque fois que le pouvoir lui indique « qu’il y a mouvance dans mouvance ». Comment d’ailleurs un gouvernement responsable peut-il se complaire dans telle fréquentation ?

 

Camille Amouro